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Deux enfants se tiennent au milieu d'un amoncellement de sandales appartenant aux victimes de l'attentat perpétré contre la mosquée "Rawda" dans le nord Sinaï

Folie meurtrière et nuances du vocabulaire

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L’Egypte en état de choc après le pire attentat de l’histoire moderne du pays, vendredi dernier, contre une mosquée du nord Sinaï. Bilan : 305 morts. Aucune revendication n'est encore intervenue mais le groupe Etat islamique est soupçonné.

Deux enfants se tiennent au milieu d'un amoncellement de sandales appartenant aux victimes de l'attentat perpétré contre la mosquée "Rawda" dans le nord Sinaï
Deux enfants se tiennent au milieu d'un amoncellement de sandales appartenant aux victimes de l'attentat perpétré contre la mosquée "Rawda" dans le nord Sinaï Crédits : STR - AFP

Folie meurtrière en Egypte, tout d'abord, avec cet attentat vendredi dernier, non seulement le pire de l'histoire récente du pays perpétré par des extrémistes musulmans, mais aussi l'une des attaques terroristes les plus meurtrières dans le monde depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, précise THE DENVER POST. Première question largement partagée, encore ce matin, dans la presse, celle des auteurs de ce carnage. Qui sont-ils ? Aucune revendication n'est encore intervenue, mais les suspicions se tournent, à présent, vers une organisation, «Province du Sinaï», affiliée à Daech. Et à ce titre, le journal en ligne EGYPTIAN STREETS remarque que là où la plupart des médias occidentaux, tels que la BBC ou THE NEW YORK TIMES, ne cessent d'utiliser le terme de «militants» pour qualifier les agresseurs, en revanche, la majorité de leurs confrères en langue arabe, eux, préfèrent le terme de «terroristes». Le terrorisme dans la maison de Dieu, c'est ainsi, d'ailleurs, que la plupart des médias égyptiens ont résumé tout le week-end cet attentat, tout en arborant de larges bandeaux noirs en signe de deuil, relève de son côté le Courrier International. Ensuite, à l'instar du WASHINGTON POST, nombre d'observateurs jugent que cette attaque vient, une fois de plus, démontrer combien la défaite de l'EI en Irak et en Syrie ne signifie pas, pour autant, la fin de l'organisation Etat Islamique. Si l'armée américaine pense avoir réussi à prévenir l'établissement d'un second califat en Libye, en revanche, d'autres cas la préoccupent, et notamment celui du Sinaï. Là-bas, la branche de Daech représente un défi particulièrement ardu, du fait non seulement des capacités croissantes de l'organisation terroriste, mais aussi de l'apparente incapacité de l'Egypte à les contenir, voire à reconnaître l'ampleur de la menace. En ce sens, conclue THE NEW YORK TIMES, cet attentat signerait avant tout la faillite de la stratégie répressive du président al-Sissi dans le nord Sinaï, cette région soumise à un véritable blackout médiatique depuis des années.

Autre folie meurtrière, celle du régime syrien contre la Ghouta orientale.Cette zone d'une trentaine de km2 (qui désigne les terres cultivées entourant Damas) constitue le dernier fief rebelle dans les faubourgs de la capitale. Or au printemps dernier, cette région avait été décrétée «zone de désescalade», en vertu d’un accord entre la Russie, l'Iran et la Turquie. Mais voilà que depuis le 14 novembre, la Ghouta orientale est désormais soumise à un véritable déluge de frappes aériennes et de tirs d’artillerie. En 10 jours seulement, près de 500 morts et blessés y ont été recensés. Le régime y ferait feu de tout bois. Bachar el-Assad et ses alliés (dont le Hezbollah libanais) n’hésiteraient pas, même, à utiliser des armes illégales, comme le largage de barils d'explosifs. Selon des témoins joints sur place par le magazine SLATE, les raids aériens ne font plus aucune distinction entre civils et combattants, enfants et secouristes. Et puis dans un rapport publié la semaine dernière, précise de son côté la BBC, les Nations-Unies ont rapporté que la nourriture sur place y était devenue si rare que certains résidents en étaient réduits, désormais, à manger du fourrage pour animaux et des ordures. Or «au nom de la lutte contre le terrorisme, la communauté internationale, elle, a choisi de fermer l’œil», déplore Ahmad, joint par le magazine américain. «Nous avons lancé plusieurs appels pour l’acheminement urgent de produits alimentaires et de médicaments», précise un autre habitant de la région. Mais, là encore, l’ONU critiquée pour sa passivité (voire sa connivence vis-à-vis du régime) n’a toujours pas répondu à l’appel, fustige à nouveau l'article de SLATE. D'où cet édito également à lire, ce matin, dans les colonnes du TEMPS et intitulé : «De la destruction, en arabe». Aujourd'hui, on voit le terrorisme partout et moins les villes aplaties, que ce soit en Syrie, en Irak ou au Yémen. Dans une panique attisée, chacun est sommé de débusquer le terroriste islamiste (ou islamique, selon les goûts, mais c’est le «musulman» qui compte). En anglais, on appelle cette injonction «dog whistle» et celui qui ne se soumet pas au diktat de ce vocabulaire (dont on voit bien où il veut mener) est dénoncé comme un naïf complaisant. Et pourtant, voyez ces images. Quelles images, me direz-vous ? Ces films et ces photos de villes détruites. Vous ne vous souvenez pas ? C’est vrai, une ruine chasse l’autre. Quant à ceux qui y vivent (ou plutôt qui y vivaient), conclue l'éditorialiste, ce ne sont jamais que les autres : «Arabes», «musulmans». On oublie vite.

Enfin le Pape François arrive lui, ce matin, en terrain miné : en Birmanie.Le souverain pontife arrive dans le contexte d’une campagne de nettoyage ethnique, menée par l’armée birmane, contre la minorité musulmane des Rohingyas. Autant dire, écrit un commentateur du journal régional ASIA TIMES cité par le Courrier International, que c’est là, sans aucun doute, le voyage à l’étranger le plus difficile que le Pape ait eut à effectuer. Au point que des personnalités du monde catholique sont allées jusqu'à expliquer qu’il ferait mieux d’y renoncer. De leur côté, les catholiques birmans ont d'ores et déjà demandé au pape de ne pas utiliser le mot «Rohingya» durant son voyage, pour lui préférer le terme de «Bengalis» et ainsi laisser entendre que ce sont des migrants du Bangladesh plutôt que de véritables citoyens birmans. Un cardinal, l'un des plus fervents soutiens de la dirigeante Aung San Suu Kyi, selon THE WALL STREET JOURNAL, a même, lui, publiquement mis en garde contre les risques, le cas échéant, de représailles visant la petite minorité catholique du pays. Alors risquer une crise diplomatique ou passer le drame sous silence ? Dans les colonnes du MYANMAR TIMES, le porte-parole désigné pour la visite du pape (lequel avait pourtant appelé en août dernier à la fin des persécutions contre les Rohingyas) a indiqué que le Pape François devrait éviter, cette fois, toute référence directe à la crise. 

Par Thomas CLUZEL

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