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La présidente du Brésil Dilma Rousseff

Cacophonie brésilienne

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la tempête politique au Brésil. Les sénateurs se préparent aujourd’hui à ouvrir formellement le procès en destitution de la présidente Dilma Rousseff.

La présidente du Brésil Dilma Rousseff
La présidente du Brésil Dilma Rousseff Crédits : Adriano Machado

Pour qui s'inquiète du sort réservé à la présidente brésilienne Dilma Rousseff, il vaut mieux s'accrocher pour essayer d'y comprendre quelque chose. Depuis le début de la semaine, c'est peu de dire que les coups de théâtre se succèdent. L’affaire paraissait tout d'abord pliée, le processus de destitution de la présidente avançant au pas de charge. Et puis lundi, ô surprise, sur décision du président par intérim de l'Assemblée, Waldir Maranhão, l’impeachment était suspendu. Une décision d'autant plus surprenante que l'homme, classé à droite, avait été catapulté quelques jours plus tôt à peine au perchoir de l'Assemblée à la place d'Eduardo Cunha, le stratège en personne de la procédure d'impeachment et à qui il avait juré, qui plus est, sa totale loyauté. Bref, bien que connu pour ses déclarations fantasques, la décision du nouveau président par intérim de l'Assemblée avait plongé, lundi, la capitale Brasilia dans la plus totale confusion, jusqu'à prendre de court, d'ailleurs, Dilma Rousseff elle-même. Le journal O GLOBO avait ainsi titré à la hâte, lundi après-midi : à la surprise générale, Waldir Maranhão annule le vote des députés sur le processus de destitution.

Sauf que plus tard dans la nuit, le même Waldir Maranhão a fini par changer d’avis. Il recule et révoque sa décision d’annuler le processus d’impeachment, prévenait aussitôt BRASIL247. A présent et sauf intervention du Tribunal suprême fédéral, la procédure de destitution va bel et bien suivre son cours. Après avis favorable des députés, les sénateurs sont appelés, à leur tour, à voter aujourd'hui l'ouverture formelle d'un procès en destitution de Dilma Rousseff pour maquillage des comptes publics, à la majorité simple. Une décision qui si elle était adoptée entraînerait, automatiquement, la mise à l'écart du pouvoir de la présidente pendant un maximum de 180 jours, en attendant le jugement final du Sénat transformé, pour l'occasion, en tribunal. En l'occurrence, l'issue du vote attendu demain ne fait pratiquement aucun doute, puisqu'une cinquantaine de sénateurs sur 81 ont d'ores et déjà annoncé leur intention de voter pour.

Le processus de destitution est à présent en marche. Mais à quel prix. Comment expliquer la cacophonie de ces derniers jours ?

En coulisses, une série de passes d’armes a dû se jouer au sein des partis politiques : Maranhão, le président par intérim de l’Assemblée à l'origine de tous ces coups de théâtre à répétition a confié à des interlocuteurs, sa crainte d’être expulsé de son parti et, par conséquent, de perdre son mandat de président de la Chambre des députés, rapporte notamment le journal FOLHA DE SAO PAULO, repéré par le Courrier International.

Plus généralement, précise un professeur à l’Université libre de Bruxelles, interrogé dans les colonnes du TEMPS de Lausanne, cette cacophonie s’explique par l’individualisation extrême de la vie politique brésilienne. Certains députés sont, en effet, plus puissants en réalité que leur formation politique, ce qui signifie qu’ils peuvent jouer leur propre jeu, sans trop se soucier de la discipline partisane. En particulier, nombre d’entre eux négocient personnellement l’attribution d’enveloppes budgétaires à leur circonscription ou l’octroi de positions gouvernementales à eux-mêmes et à leurs proches.

Et d'ailleurs, les principaux pourfendeurs de Dilma Rousseff au Parlement sont aujourd'hui soupçonnés de corruption, quand ils n’ont pas déjà été condamnés pour ce motif. Le phénomène a traversé toute l’histoire du Brésil. Le fléau est donc général. Le premier président élu après le retour de la démocratie, notamment, avait promis de s’y attaquer avant d’être destitué pour … corruption. Et les cas qui parviennent à la connaissance du public se sont multipliés depuis l’arrivée au pouvoir du Parti des travailleurs. Non que le problème se soit aggravé, mais parce que les médias en parlent beaucoup plus qu’avant et que Dilma Rousseff comme son prédécesseur Lula ont renforcé les moyens de lutte contre ce type de délits. Un effort qui n’a pas empêché, pour autant, leur formation de s’en rendre à son tour coupable. Et c'est aussi, sans doute, la raison pour laquelle, selon des juristes, les manœuvres budgétaires reprochées aujourd'hui à Dilma Rousseff (et que pratiquaient aussi ses prédécesseurs) ne sauraient constituer une faute grave méritant destitution.

Dès-lors, comment les Brésiliens supportent-ils cette situation ?

Ils montrent, en réalité, une grande tolérance à la corruption tant que leurs dirigeants assurent la croissance économique ou pratiquent une politique généreuse de redistribution. Le principe dominant dans ces circonstances se résume à la formule «il vole mais il agit». Les écarts constatés peuvent alors causer des mobilisations ponctuelles, mais ils ne sont guère sanctionnés sur le plan électoral. En d’autres termes, le malheur de Dilma Rousseff est qu’elle doit gérer l’énorme scandale Lava Jato (lié au géant pétrolier Petrobras) en pleine période de ralentissement économique.

D'où cette chronique à lire dans le journal O GLOBO et relayée par le Courrier International. Il va être de plus en plus difficile de s’exprimer en confiance sur cette crise et de donner sereinement son avis. Quel que soit votre camp, vous risquerez toujours de finir en martyr sur le bûcher des passions. Ces dernières années, je pensais que j’allais enfin voir le Brésil, tel que nous l’avions toujours rêvé : une démocratie solide, une économie en développement continu, plus d’égalité entre des citoyens que séparent depuis des siècles de véritables précipices sociaux. Et puis, subitement, le jeu a changé. Le Brésil est aujourd’hui la risée du monde entier, comme si l’échec de nos aspirations était le signe d’une incompétence chronique, dit-il. Comme si le pays vivait le 7-1 de son histoire politique (en référence aux 7 buts encaissés par le Brésil lors de la demi-finale contre l’Allemagne pendant le Mondial 2014, humiliation dont le pays ne s’est toujours pas remis). Et le chroniqueur de s'interroger : dans quelle cascade d’événements sommes-nous en train de précipiter le pays, quelle que soit la décision des tribunaux ? Combien d’années, combien de décennies nous faudra-t-il pour reconstituer la solidarité de la nation, son unité civique et notre citoyenneté partagée ?

Par Thomas CLUZEL

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