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Le président turc Recep Tayip Erdoğan

La Turquie repliée sur elle-même

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : alors que la Turquie refuse toujours de remplir les critères imposés par Bruxelles dans l’accord du 18 mars, le Parlement turc examine ces jours-ci un projet de révision constitutionnelle controversé.

Le président turc Recep Tayip Erdoğan
Le président turc Recep Tayip Erdoğan Crédits : Umit Bektas

C'était il y a deux mois, jour pour jour, l’Union européenne et la Turquie signaient un accord sur une gestion commune des flux migratoires. Et même si le deal n’a jamais semblé très reluisant, écrit le quotidien d'Amsterdam DE VOLKSKRANT, un certain nombre d’arguments plaidaient néanmoins en sa faveur : il y avait, tout d'abord, des raisons pratiques, parce que les Etats membres de l’UE étaient alors complètement dépassés par la protection de leurs frontières extérieures. Et puis aussi des raisons stratégiques, dans la mesure où l’Europe tient à conserver aujourd'hui la Turquie comme une sorte d'Etat tampon musulman. Sauf que cette mesure avait le défaut de ses qualités, puisqu'elle est née, justement, d’une situation d’impuissance, prise à un moment où l’Europe avait du mal à tenir la tête hors de l’eau. En clair, dès le début, cet accord passé avec la Turquie avait tout de la réaction de panique, davantage que le fruit d’une diplomatie mûrement réfléchie. Or exercer le pouvoir ne signifie pas faire fi de ses principes.

Et d'ailleurs, c’est la raison pour laquelle Bruxelles avait, tout de même, tenu à exiger d'Ankara qu'il remplisse un certain nombre de critères pour obtenir, en échange, une exemption de visa pour tous les Turcs voulant se rendre dans l'espace Schengen. Parmi ces critères, figure notamment une modification de la loi anti-terroriste en vigueur en Turquie. Sauf que le président Erdoğan, lui, n'entend pas réviser cette législation, au motif que son pays serait confronté, aujourd'hui, à la reprise de la rébellion kurde. Et c'est ainsi qu'il menace à présent de rejeter l'accord du 18 mars.

D'où cette question, soulevée par le quotidien turc HÜRRIYET DAILY NEWS : l’Europe est-elle prête à affronter un nouvel afflux de réfugiés syriens, irakiens, asiatiques et africains ? Quelle est la priorité pour l’Europe, ses intérêts ou bien ses normes et valeurs ? A elle de trancher. Pour l’heure, Bruxelles n'a pas encore choisi mais un plan B serait déjà à l'étude, le cas échéant. Un plan révélé il y a quelques jours par le grand quotidien de Berlin BILD, réputé pour avoir des sources gouvernementales fiables. Les îles grecques, qui sont actuellement des lieux d’enregistrement et de transit, seraient alors transformées en vastes camps des réfugiés, gérés en étroite collaboration avec les organisations internationales (dont le CICR et le HCR). Des opérations financées par les 6 milliards d’euros prévus, jusqu'ici, pour venir en aide aux réfugiés en Turquie.

Bien entendu, la nouvelle aussitôt connue a soulevé un tollé, obligeant Berlin à apporter rapidement un démenti. A Bruxelles, la Commission s’est également empressée d’affirmer qu’elle continuait à travailler avec Ankara. Reste qu'une véritable guerre des mots s’est engagée depuis entre Bruxelles et Ankara. Le président Erdoğan qui a récemment évincé son premier ministre, l’homme de contact avec les Européens, n’arrête pas de dire qu’il n’est pas question de changer la loi antiterroriste, comme l’exige Bruxelles. «Depuis quand dirigez-vous ce pays ? Qui vous en a donné le droit ? », s'est-il notamment énervé. De son côté, le Parlement européen, qui tranchera en dernier lieu sur la question des visas, semble vouloir donner le coup de grâce à l’accord du 18 mars. A tout le moins a-t-il décidé de geler le dossier aussi longtemps que tous les critères ne seraient pas remplis.

Le vote par le Parlement turc d'un projet de révision constitutionnelle controversé ne risque pas d'arranger les choses.

Hier, le Parlement turc a soutenu lors d'un vote préliminaire un projet destiné à lever l'immunité des députés visés par des procédures judiciaires. Un deuxième tour de discussions doit se tenir vendredi, avant le vote final. A ce jour, 138 députés (de tous les partis représentés au Parlement) sont officiellement concernés, dont 50 élus du Parti démocratique des peuples, le principal parti pro-kurde. Et voilà pourquoi le HDP, accusé par le pouvoir turc d'être la vitrine politique du PKK, voit dans cette proposition une manœuvre du gouvernement visant à chasser ses élus du Parlement. Signe, d’ailleurs, des tensions suscitées par ce texte, son examen en commission parlementaire a même donné lieu à de violents affrontements, à grand renfort de coups de pieds et autres coups de poings, entre les députés de l'AKP et ceux du HDP. Toujours est-il qu'un affaiblissement du HDP pourrait, en effet, bouleverser l'équilibre des forces au Parlement en faveur de l'AKP, et ce en plein débat sur la présidentialisation du régime voulue par le chef de l’État Erdoğan, accusé par ses détracteurs de dérive autoritaire.

Pas de quoi, donc, redorer le blason de la Turquie aux yeux de l'Union Européenne. Ce que déplore, d'ailleurs, le journal en ligne turc T24 : les relations avec l’UE pourraient se dégrader un peu plus encore. Nous sommes déjà brouillés avec presque tous nos voisins. Il n’y aura bientôt plus personne avec qui nous sommes encore en bons termes. Mais qui sait, peut-être que quelqu’un a vraiment l’intention de couper le pays de ses voisins et surtout de l’Occident. Et peut-être que cette personne rêve, justement, de diriger une Turquie isolée et repliée sur elle-même. Une manière de pointer directement du doigt le président Erdoğan lui-même. Même analyse pour son confrère HÜRRIYET DAILY NEWS. Erdoğan s’est isolé, dit-il, sur la scène internationale. Il ne compte plus d’amis en Occident qui puissent lui prodiguer leurs conseils avisés. Et ses excès pourraient entraîner d'autres chocs avec l’Europe.

D’où la conclusion signé du journal NEUE OSNABRÜCKER ZEITUNG : ceux qui font d'Erdoğan le portier ou le videur de l'Europe ne doivent pas s'étonner si ce dernier en fait à sa guise. Le Sultan du Bosphore ne pense pas une seconde à se laisser dicter par l'Union européenne sa politique des droits de l'Homme ou ses méthodes de lutte anti-terroriste. Mais Erdoğan dépasse les bornes. Désormais, la question est donc de savoir si en gâchant ses chances d'obtenir une exemption de visas pour ses ressortissants désirant se rendre en Europe, le président turc pourrait ou non en subir les conséquences sur le plan politique intérieur.

Par Thomas CLUZEL

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