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Une affiche dans les rues de Berlin montre les présidents turc, américain et russe, tous trois les yeux fermés

Ceux qui font semblant et les autres

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La Turquie a remis en liberté une journaliste allemande, Mesale Tolu, après plus de sept mois et demi de détention. Une bonne nouvelle, a priori. Sauf que cela ne met pas fin aux poursuites. Elle encourt encore 20 ans de prison.

Une affiche dans les rues de Berlin montre les présidents turc, américain et russe, tous trois les yeux fermés
Une affiche dans les rues de Berlin montre les présidents turc, américain et russe, tous trois les yeux fermés Crédits : JENS KALAENE / DPA

Le président turc, Recep Tayip Erdogan, serait-il en train de se détendre ? Voilà le genre de question à laquelle la presse outre-Rhin tente, cette semaine, d'apporter une réponse, après qu'un tribunal d'Istanbul a ordonné la remise en liberté conditionnelle d'une citoyenne allemande d'origine turque et de cinq autres co-détenus. A 33 ans, Mesale Tolu, qui travaillait comme journaliste et traductrice, était jugée pour «appartenance à une organisation terroriste». Un procès que les nombreux soutiens de la journaliste avaient qualifié de «politique». Or lundi, après «huit mois difficiles» passés derrière les barreaux, Mesale est sortie de prison, «heureuse» mais également surprise. De son propre aveu, elle ne s'attendait pas à être libérée. Pourquoi ? Parce qu'en Turquie «le droit ne prévaut pas toujours», a-t-elle déclarée. Et d'ailleurs si cette libération est évidemment une raison de se réjouir, en revanche, ce n'est pas une raison pour applaudir la justice turque, prévient aussitôt la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG. Tout d'abord, parce que Mesale Tolu n'a toujours pas le droit de quitter la Turquie ; que les charges pesant contre elle n’ont pas été abandonnées ; et que son procès reprendra au printemps prochain. Ensuite, parce que huit autres ressortissants allemands ou binationaux sont toujours emprisonnés en Turquie.  Et enfin, explique toujours le quotidien de Munich, parce qu'on ne sait pas si cette décision de justice vient du tribunal ou du palais présidentiel. La FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG conseille, elle aussi, de ne pas se laisser aveugler par cette décision de justice. Enfin pour la TAGESZEITUNG l'affaire est entendue : le gouvernement turc a parfaitement conscience de la résistance qu'on lui oppose aujourd'hui (que ce soit en Turquie ou à l'extérieur) et il semble qu'il en ait peur. Erdogan perd du terrain. Et c'est pour cette raison qu'il a décidé de libérer un prisonnier politique. En clair, c'est la résistance et non la supposée grâce du régime turc qui aurait permis cette libération. Ou dit autrement, la situation des opposants en Turquie ne s'améliore pas, c'est celle du régime qui se détériore.

En Russie, à présent, une autre décision de justice étonne. Vendredi dernier, au terme d’un procès-spectacle, un tribunal de Moscou a condamné un ancien ministre de l'économie, accusé de corruption, à une peine de 8 ans de prison, assortie d’une amende de 130 millions de roubles et d’une interdiction d’occuper une fonction dans les services de l’État durant huit ans après sa libération. Alexeï Oulioukaïev a été jugé coupable d’avoir extorqué un pot-de-vin de 2 millions de dollars au patron du groupe pétrolier Rosneft. Le condamné, lui, n’a jamais reconnu sa culpabilité. A plusieurs reprises, il a dénoncé un procès aux accusations «absurdes». L'ex ministre sait mieux que quiconque que le patron de Rosneft a la confiance de Poutine. Il n’a donc pas pu lui extorquer un pot-de-vin. Il n’est pas fou. D'où cette question récurrente dans la presse moscovite : pourquoi l’ancien ministre de l'économie a-t-il été condamné à huit ans de prisons ? Pour  le quotidien NEZAVISSIMAÏA GAZETA repéré par le Courrier International, une peine si élevée serait le prix à payer pour sa déloyauté. Alexeï Oulioukaïev se serait non seulement préparé à émigrer dans un pays occidental, mais il aurait également conservé des biens à l’étranger. Or, pour le Kremlin, les biens à l’étranger qui servent à soutenir le régime, c’est une chose, mais les biens offshore pour sa propre poche, c’en est une autre. En clair, il y aurait la bonne et la mauvaise corruption. Enfin, le titre relève également la dimension politique de cette sentence. Le condamné aurait été sacrifié par le Kremlin, devenant ainsi le symbole de ce qui peut arriver à tout homme politique, quel que soit son rang, en cas de désobéissance. Bref, Vladimir Poutine n'est pas du genre, lui, à faire semblant. Et à en croire NEWSWEEK, il se préparerait même à la troisième guerre mondiale. «Ouais, et ça c'est plutôt moche», ajoute, non sans une certaine ironie, le magazine américain à la Une de son prochain numéro. Car si Vladimir Poutine imagine que son pays est au bord d'un conflit cataclysmique, ou plus exactement s'il entend faire croire à ses compatriotes que la Russie, assiégée, entourée d'ennemis, attaquée de toutes parts est prête à mener une guerre épique pour assurer sa survie, c'est surtout pour détourner l'attention de ses concitoyens. Les revenus des ménages, notamment, n'ont cessé de diminué ces quatre dernières années, rappelle le quotidien indépendant NOVAYA GAZETA. Et tandis que l'économie de la Russie s'effondre, la création du mythe de la guerre perpétuelle permet au chef du Kremlin de mener campagne pour sa réélection sur le thème de la sécurité et d'unir son pays derrière un ennemi extérieur imaginaire. Reste que la Russie s'est bel et bien engagée dans une étrange course aux armements Pour combattre qui et où ? Seul Vladimir Poutine le sait.

Enfin, quand il s'y met, lui non plus ne fait pas semblant. Lui, c'est Donald Trump.Cette semaine, le président américain a présenté sa stratégie de sécurité nationale, mettant en garde contre un monde où les États-Unis font face à des menaces grandissantes de la part d’une Russie et d’une Chine enhardies, ainsi que d’États-voyous comme la Corée du Nord et l’Iran. Et pour faire face à ces nouveaux défis, il préconise (avec de forts accents de guerre froide) de mettre l’Amérique d’abord, de fortifier ses frontières, de faire table rase d’accords commerciaux injustes et de rebâtir sa puissance militaire, note THE NEW YORK TIMES. Ou quand le locataire de la Maison-Blanche se place au centre de la stratégie de sécurité nationale, renchérit THE WASHINGTON POST. Le monde contre l’Amérique, c'est d'ailleurs le titre de l'édito du journal AL-HAYAT AL-JADIDA. Dernier exemple en date de ce que l'Amérique a choisi de s'isoler du reste du monde : le veto prononcé, cette semaine, par les Etats-Unis contre la résolution du Conseil de sécurité, prévoyant de rejeter la reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale d'Israël. En réalité, derrière les diatribes du président américain, précise l'éditorialiste du TEMPS, on observe surtout un repli sur le triangle autoritaire d’alliés tacites (que constituent l’Arabie saoudite, l’Egypte et Israël), gros clients de l’industrie américaine d’armements en tout genre. Enfin, cette nuit, la Chambre des représentants américains a approuvé le projet de réforme fiscale voulu par le président, qui termine ainsi l'année sur une victoire. Reste à savoir jusqu'à quel point ? Sans doute le président milliardaire et sa famille en profiteront-ils, note le quotidien USA TODAY. Et ce même si nous ne saurons jamais dans quelle proportion, puisque Trump est le premier président de l'ère moderne à n'avoir jamais fourni aucune de ses déclarations de revenus. En revanche, selon un sondage publié par CNN, 55% des personnes interrogées étaient, elles, opposées à cette réforme, deux tiers jugeant qu'elle ne profitera qu'aux riches.

Par Thomas CLUZEL

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