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La sculpture "Jersey Girl" de l'artiste Rowan Gillespie, à Saint Helier

Une question de courage politique

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Ce matin, encore, les révélations des «Paradise Papers» se poursuivent. Et comme à chaque fois qu'éclate un scandale comme celui-ci, les Etats se retrouvent sur la sellette. Ils ont pourtant la clef pour lutter contre l'optimisation fiscale. C'est une question de volonté.

La sculpture "Jersey Girl" de l'artiste Rowan Gillespie, à Saint Helier
La sculpture "Jersey Girl" de l'artiste Rowan Gillespie, à Saint Helier Crédits : OLI SCARFF - AFP

Quelques jours après la publication des «Paradise Papers», le magazine allemand DIE ZEIT a choisi de consacrer son dossier de la semaine aux mesures qui pourraient être prises par les politiques. Et de s'interroger, ce matin, à sa Une, qui détient le pouvoir ? Les États ou les super-riches? De nos jours, des milliardaires et des grandes entreprises façonnent le monde à leur convenance. Or les gouvernements pourraient y mettre des limites, estime le magazine de Hambourg, avant toutefois de préciser : mais pour cela, encore faudrait-il qu'ils fassent preuve de ... courage politique.

Or à bien regarder l'actualité, encore ce matin, on se dit que le courage comme premier outil de gouvernance reste, pour l’essentiel, une vaste supercherie. Prenez, par exemple, le cas de la plus grande catastrophe que le monde ait connue depuis des décennies : le Yémen. Un quart des 28 millions d'habitants du Yémen sont aujourd'hui confrontés à la menace, très réelle, de mourir de faim. A moins que l'Arabie saoudite ne lève immédiatement son blocus pour permettre l'arrivée des vols humanitaires. Mercredi, les 15 membres du Conseil de sécurité de l'ONU (qui compte de nombreux alliés de Riyad : des Etats-Unis à l'Egypte en passant par le Royaume-Uni et la France) se sont réunis pour des consultations à huis clos, justement, sur cette question humanitaire, la seule qui fasse l’unanimité. Seulement voilà, 48 heures plus tard, aucune aide n’est encore entrée dans le pays. Mille deux cents tonnes de nourriture et de matériel médical seraient toujours bloquées entre Djibouti et le Yémen. Les avertissements directs des organisations humanitaires sont tout simplement restés lettre morte. Le monde a détourné les yeux et n'a rien fait depuis trop longtemps, fustige la FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG. Et pourquoi ? Réponse, glaçante, du journal : le Yémen est si lointain et si pauvre, dit-il, que ses citoyens ne pourront jamais atteindre l'Europe en tant que réfugiés. 

Lui, a pour habitude d'instrumenter le courage dans sa façon de communiquer. Lui, c'est Donald Trump, dont toute la presse s'accorde à dire que sa tournée asiatique aura surtout mis en exergue, en réalité, l'impuissance américaine. Et d'ailleurs, les médias chinois se montrent absolument ravis, ce matin, du voyage de Donald Trump. Le président américain, écrit un analyste de la télévision d'État CCTV, a donné à la Chine exactement ce qu'elle voulait, c'est-à-dire ce respect, en tant que nation prééminente sur la scène internationale. De son côté, THE GLOBAL TIMES note que Trump n'a pas utilisé la question des droits de l'homme pour semer le trouble en Chine, ce qui signifie que les relations sino-américaines ont pu se concentrer sur des questions de fond, se réjouit le journal officiel. En d'autres termes, là où en 2014 les altercations verbales entre responsables américains et chinois avaient fait la une des journaux, cette fois-ci, tous saluent au contraire le nouveau regard de Donald Trump sur la Chine. Ainsi, par exemple, si il y a quelques années encore les responsables chinois n'auraient pas été surpris par une question sur la liberté de la presse, hier, ils n'ont même pas eu à y répondre. De même, la question de la mer de Chine méridionale a à peine été mentionnée. Enfin, relève le site de la chaîne américaine CNN, s'agissant de la Corée du Nord, la concession chinoise la plus importante aurait été une promesse de la part de Pékin de mettre fin à ses exportations de pétrole brut vers le régime de Pyongyang. Mais cela reste peu probable. En réalité, le fait que les deux dirigeants n'aient que vaguement convenu qu'une «solution existe» indique qu'ils n'ont pas encore été en mesure de parvenir à un quelconque consensus stratégique. D'où cette question : où est passé le président qui brandissait la menace de feux contre le régime nord-coréen ? Et où est passé le candidat qui promettait d'étiqueter la Chine comme un manipulateur de devises ? Historiquement, peut-on lire toujours sur le site de la chaîne américaine, les visites présidentielles ont toujours permis d'obtenir des changements de politique. A ce titre, cette visite a donc été une occasion manquée, dit-il. Et le journaliste d'ajouter, il n'est même pas certain que la moisson d'accords commerciaux, pour plus de 250 milliards de dollars, annoncée hier ait été le fruit de cette visite. Sans doute cette annonce avait-elle seulement été retardée à des fins politiques.

Enfin deux exemples, tout de même, de courage politique à la Une des journaux. Cela se passe aux Etats-Unis, à la suite des élections parlementaires qui se tenaient, cette semaine, en Virginie. Danica Roem, tout d'abord, cette démocrate transgenre de 33 ans a remporté la victoire haut la main face à son adversaire républicain de 73 ans, sans doute le politicien le plus farouchement anti LGBT d'Amérique. Bob Marshall, c'est son nom, occupait ce poste depuis 1992. C'est lui, en particulier rappelle le magazine SLATE, qui en 2015 avait proposé un projet de loi radical, visant à légaliser la ségrégation anti-LGBT dans les hôtels, les restaurants, les entreprises, les écoles et les hôpitaux. Il avait également fait capoter la nomination d'un juge uniquement parce que celui-ci était gay. Or c’est cette haine ouverte que voue Bob Marshall aux personnes LGBT (il s'était, d'ailleurs, lui-même qualifié d'«homophobe en chef de son Etat») qui a incité la journaliste, Danica Roem, à se présenter contre lui. Et puis, lui aussi, a remporté son pari cette semaine. Lui, c'est Chris Hurst, également élu au parlement local en Virginie, contre cette fois-ci un candidat soutenu par la NRA, le lobby des armes. Et c'est peu de dire que son élection en tant que démocrate (avec 54% des voix) dans une région conservatrice et rurale n'allait pas de soi, d'autant plus que son adversaire républicain, Joseph Yost, en était à son troisième mandat. Mais pas de quoi décourager Chris Hurst. Avant de se lancer en politique, l'homme était journaliste dans la même chaîne télévisée que sa femme, Alison Parker. Or, en 2015, c'est elle qui avec son cameraman avaient été abattus en direct à la télévision par un ancien employé de la chaîne. Et c'est ainsi que Hurst a décidé de se lancer en politique pour «se battre pour les personnes les plus vulnérables». Comme il l'expliquait, encore récemment au NEW YORK TIMES, il espérait que son élection montrerait aux gens que «n'importe qui peut transformer une tragédie en triomphe». Avant d'ajouter : «Ce n'est pas ce qui nous arrive pendant notre pire journée qui nous définit. C'est ce que nous faisons après.»

Par Thomas CLUZEL

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