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Le premier ministre Manuel Valls

Fin de la politique fiction, retour à la réalité

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : l'Assemblée a rejeté sans surprise une motion de censure de droite contre le gouvernement. Deux jours après le recours au 49-3, le projet de loi a été adopté en première lecture.

Le premier ministre Manuel Valls
Le premier ministre Manuel Valls Crédits : Charles Platiau

Comme l’on pouvait s’y attendre, Manuel Valls ayant survécu à la motion de censure déposée par la droite, le gouvernement a obtenu, hier soir, en première lecture, l’adoption de son texte controversé. La magie du 49.3, qui permet en France d’interrompre le débat parlementaire et de poser la question de confiance a de nouveau fonctionné, commente ce matin l'éditorialiste du TEMPS de Lausanne. Mais le problème, c'est qu’au-delà de cette satisfaction tactique, le bilan général de la manœuvre apparaît bien médiocre.

Tout d'abord, nombre de journaux notent que si cette adoption permet, aujourd'hui, au gouvernement de se présenter comme l’avocat insatiable des réformes, en revanche, ce premier pas législatif ne transformera pas la réalité du marché du travail français, considéré comme l’un des plus rigides en Europe. En Italie, par exemple, le journal financier Il SOLE se désole que cette réforme, qui à ses yeux s’imposait, ait été réduite à la portion congrue. Au pays des 35 heures et de l’hyper pouvoir de chantage des syndicats, la version initiale du texte aurait pourtant représenté une véritable révolution et une adaptation, enfin, d’un système archaïque et ankylosé, dit-il, aux exigences des entreprises. A la lumière du débat sur la réforme du code du travail, la gauche française paraît encore loin, très loin, d’être débarrassée de ses archaïsmes, renchérit à nouveau LE TEMPS. Même si une première brèche s’est péniblement ouverte en direction d’une "flexisécurité" à la française, quelle crédibilité accorder à cette timide réforme ? Et quel impact peut-elle avoir sur un marché du travail toujours paralysé ? Là, écrit le journal, l'exécutif sait que la réponse n’incite pas à l’optimisme. Trop peu. Et surtout trop tard. Quant à son confrère, FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG, il dénonce, là encore, la stricte réglementation de la durée du temps de travail et des augmentations de salaire supérieures à la productivité des entreprises.

Il n'en reste pas moins qu'un gouvernement n’a pas le droit, dit-il, de court-circuiter le peuple. Nul gouvernement n’a le droit de gouverner sans le peuple et tout démocrate doit souffrir en voyant cela, écrit, consterné, le quotidien conservateur. En clair, en cela aussi la manœuvre du gouvernement apparaît, décidément, médiocre aux yeux de nombre de commentateurs, qui se désolent de la méthode employée par le gouvernement français et prédit des lendemains qui déchantent à François Hollande et son équipe. A Londres, THE GUARDIAN repéré par le Courrier International s’inquiète ainsi de la façon dont François Hollande va pouvoir survivre à sa dernière année de mandat. L’utilisation de la tactique constitutionnelle musclée que constitue le 49-3 va certainement continuer de saper un peu plus la position du chef de l’État auprès des électeurs de gauche, dont il a pourtant cruellement besoin, s’il veut se lancer dans une course crédible à sa réélection. Même analyse pour son confrère madrilène EL PAIS pour qui l'utilisation de l'arme nucléaire, comprenez le 49.3, augure une dernière année de mandat tendue et compliquée pour François Hollande et une claire instabilité pour Manuel Valls. En d'autres termes, l’énergie politique dépensée pour défendre ce projet à faible impact économique et les fractures creusées plus profondément par le débat parlementaire au sein de la majorité socialiste, promettent de laisser des traces.

Et d'ailleurs, la France serait aujourd'hui dans une situation si grave que même les personnages de fiction se ruent à son chevet. C’est en tous les cas ce que raconte le site POLITICO. Ce n’est pas tous les jours qu’un premier ministre se dispute avec un personnage de série télévisée. Et c’est pourtant ce qui est arrivé à Manuel Valls, mardi dernier. Le Premier Ministre a, en effet, échangé des amabilités avec le compte Twitter fictif de Frank Underwood, le dirigeant politique antihéros de la série "House of Cards", au sujet de sa décision de passer en force pour imposer sa loi Travail au Parlement, sans débat. Le community manager de la série (qui a l’habitude d’interpeller directement de vrais responsables politiques) a écrit à Manuel Valls : « La démocratie est tellement surfaite ». Un tweet agrémenté de la vidéo d’un Underwood souriant. Une heure plus tard, raconte cette fois-ci le site BIG BROWSER, alors que le Premier Ministre se trouvait à l’Assemblée pour les questions au gouvernement, Manuel Valls a répondu en citant Winston Churchill, avec la volonté de bien montrer qu’il avait compris la blague et qu’il était capable de répondre avec le même degré de recul : « Cher Frank, la démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres ;) n’oubliez jamais ! »

Cette nouvelle intervention de la fiction dans la réalité vient rappeler que les séries politiques s'inspirent toujours de faits et de personnes réels. Mais cette réponse nous rappelle, aussi, que le contexte des grandes phrases historiques est souvent plus compliqué que ce que laisse voir une simple formule frappante et qui sonne bien. «La démocratie est le pire des systèmes, à l'exclusion de tous les autres», cet aphorisme est un des plus inusables du débat politique. La citation est, certes, très connue, mais son contexte, en revanche, l’est beaucoup moins, précise le magazine SLATE. Le discours du dirigeant britannique est, en réalité, plus complexe que ne le laissent entendre ceux qui utilisent sa phrase, comme Manuel Valls. Quand Winston Churchill prononce cette phrase, il la lance à la Chambre des communes. Il reproche alors à un gouvernement qui s'enfonce dans l'impopularité de chercher à diminuer les droits du Parlement, en amenuisant le pouvoir de veto de la Chambre des Lords. Et il déclare : « Démocratie, ne signifie pas, nous avons notre majorité, peu importe comment, et nous avons notre bail pour cinq ans, qu'allons-nous donc en faire ? La démocratie n'est pas un lieu où on obtient un mandat déterminé sur des promesses, puis où on en fait ce qu'on veut. Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple : voilà qui reste la définition souveraine de la démocratie ».

Par Thomas CLUZEL

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