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Riyad et Téhéran enflamment les ressentiments religieux.

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la rupture des relations diplomatiques entre l'Arabie Saoudite et l'Iran ne présage rien de bon au Moyen-Orient.
La nouvelle année vient à peine de commencer que, déjà, les pires prédictions sont à craindre s'agissant de la guerre que se livrent dans la région sunnites et chiites, via leurs sponsors respectifs : l'Arabie Saoudite et l'Iran. En trois jours seulement, 2016 aura hypothéqué tous les espoirs qu'avaient suscité en 2015 non seulement la constitution d'un large front commun mené par l'Arabie contre l'organisation Etat Islamique, mais aussi la signature de l'accord sur le nucléaire iranien ou bien encore, pas plus tard que la semaine dernière, le retour après des années d'absence d'un ambassadeur saoudien sunnite chez les caciques chiites de Bagdad. Dans une région déjà explosive, où le royaume wahhabite et la République islamique s'affrontent par alliés interposés, notamment en Syrie et au Yémen, les derniers évènements de ce week-end risquent donc d'aiguiser un plus encore les ressentiments religieux entre sunnites et chiites.

Tout a commencé samedi, lorsque l'Arabie Saoudite a décidé d'exécuter 47 personnes condamnées pour terrorisme, dont un dignitaire chiite.
Agé de 56 ans, Nimr al-Nimr avait été le chef de file des manifestations, qui avaient ébranlé la province orientale du royaume, fief de la communauté chiite saoudienne, entre 2011 et 2012, en parallèle des «printemps arabes». Il faut dire que dans ce pays qui se définit comme le gardien de l’orthodoxie sunnite, régi par le wahhabisme, les chiites qui représentent deux millions d'habitants sur une population 18 millions s’estiment souvent marginalisés et harcelés par l’appareil policier. Et c'est ainsi, précise LE TEMPS de Genève, que le cheikh Al-Nimr s’était notamment distingué par quelques prêches provocateurs. Il avait, en particulier, appelé à une sécession de l’est de l’Arabie saoudite et à sa fusion avec le royaume voisin de Bahreïn, ébranlé à l’époque par la révolte de la majorité chiite, contre la dynastie sunnite. Aussi, le religieux était-il considéré par le régime comme un dur. En revanche, il n’avait jamais cautionné les actes de violence commis à la fin du soulèvement de même que ceux perpétrés depuis, de façon résiduelle, par une poignée de radicaux. Ce qui ne l'avait pas empêché d'être arrêté en 2012, puis condamné à mort en 2014 pour sédition, désobéissance au souverain et port d’armes, par un tribunal de Riyad spécialisé dans les affaires de terrorisme.

A l’époque, de nombreux observateurs s’attendaient à ce que la Cour suprême casse ce verdict préliminaire, unanimement condamné par les organisations internationales de défense des droits de l’homme qui considéraient avant tout le dignitaire chiite comme un prisonnier d'opinion. Et puis nombre d'organisations avaient également espéré que le roi Abdallah commue sa condamnation à mort en peine de prison à perpétuité. Seulement voilà, trois mois plus tard le roi Abdallah meurt, remplacé par un nouveau souverain, Salman, obnubilé par la menace iranienne, c'est-à-dire chiite. De même, les deux super-ministres sur lesquels le roi s’appuie, son fils et son neveu ont tous deux construit leur ascension politique sur une image d’homme à poigne, inflexible. Autant dire que le nouveau triumvirat en place à Riyad n’était pas naturellement porté à la clémence.

Et puis, sans doute les dirigeants saoudiens redoutaient-ils également d’être accusés de mollesse par le clergé wahhabite, l’autre pilier du royaume avec la famille Saoud. Une grâce du cheikh Al-Nimr serait mal passée dans les milieux les plus conservateurs du pays, alors que des dizaines de terroristes sunnites, impliqués dans des attaques revendiquées par Al-Qaïda, s’apprêtaient à être mis à mort. Et d'ailleurs, en exécutant le même jour, à la fois des chiites et des sunnites, quitte à mélanger donc opposants et terroristes, le royaume espérait probablement désamorcer les critiques qui l’accusent de discriminations anti chiites. Sauf qu'à l'évidence, la manœuvre n'a pas fonctionné.

Cette exécution a aussitôt suscité l'indignation dans le monde chiite et en particulier une crise diplomatique avec Téhéran.
«Dieu ne pardonnera pas le sang versé de cet innocent» a en particulier déclaré le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, note THE NEW YORK TIMES. Sur le site du Guide suprême, on trouve même depuis un montage photo comparant l'Arabie saoudite à l'organisation terroriste Etat Islamique, raconte THE INDEPENDENT. Sur cette image, on distingue deux hommes : l'un ressemble à un bourreau de Daech tenant un couteau au-dessus d'un otage en combinaison orange l'autre est un bourreau saoudien brandissant un sabre au-dessus d’un prisonnier agenouillé. Et tout en haut de ce photo montage, une question : «Quelles différences ?»

Le guide suprême n'est d’ailleurs pas le seul à faire aujourd'hui cette comparaison. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes comparent l'Arabie saoudite à l'organisation terroriste. Dès le lendemain de ces 47 exécutions, le site du DAILY BEAST, notamment, parlait déjà d'une justice similaire à celle de Daech. Et puis il y a quelques semaines, c'est l'écrivain Kamel Daoud sur le site du TEMPS, qui lui avançait que l'Arabie saoudite était «un Daech qui a réussi».

Enfin cette exécution a soulevé une vague de manifestations dans les pays chiites, précise pour sa part THE GUARDIAN, que ce soit en Irak, au Yémen, au Liban, à Bahreïn ainsi qu'au Pakistan et au Cachemire indien. Dès samedi soir, en Iran, des manifestants ont attaqué et incendié l'ambassade de l'Arabie saoudite à Téhéran. Aussitôt, le ministère saoudien des Affaires étrangères a lui convoqué l'ambassadeur d'Iran pour protester contre les déclarations agressives de Téhéran. Il a estimé qu'elles représentaient une flagrante ingérence dans les affaires du royaume. Et c'est ainsi que 24 heures plus tard, l'Arabie saoudite annonçait la rupture de ses relations diplomatiques avec l'Iran.

Par Thomas CLUZEL

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