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Réfugiée syrienne fuyant la guerre et attendant de pouvoir entrer en Turquie.

Sauve-qui-peut à Alep

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le futur siège d’Alep annonce-t-il un tournant décisif dans l’interminable guerre syrienne ?

Réfugiée syrienne fuyant la guerre et attendant de pouvoir entrer en Turquie.
Réfugiée syrienne fuyant la guerre et attendant de pouvoir entrer en Turquie. Crédits : Ammar Abdullah

Cinq ans après le déclenchement de la guerre et 250 000 morts plus tard, jamais le régime n'a été si près de reconquérir Alep. Or cette bataille pourrait représenter un tournant dans la guerre, car une perte totale de la deuxième ville du pays affaiblirait fortement les rebelles, déjà en difficulté sur d'autres fronts. Plus précisément, note LE TEMPS de Lausanne, les insurgés se retrouvent désormais pris en tenaille à la fois par le régime, mais aussi les islamistes de Daech et les Kurdes. En ce sens, le nord d’Alep est devenu aujourd’hui une sorte de modèle réduit de la situation militaire en Syrie, où chaque belligérant tente d’étendre sa zone de contrôle avec un avantage certain, pour l'instant, aux soldats du régime.

Comment expliquer que Bachar el-Assad ait repris le dessus, lui dont le camp paraissait pourtant sur le point de s’effondrer il y a encore quelques mois à peine ?

Il n’est un mystère pour personne que sans l’aide de l’Iran et des milices chiites du Hezbollah, d'une part, et de Moscou, d'autre part, il y a longtemps que le régime de Bachar el-Assad serait tombé, écrit l'envoyé spécial du CORRIERE DELLA SERA à la frontière turco-syrienne. Les bombardements russes, qui ont débuté fin septembre et qui s’intensifient depuis la fin janvier, sont en train de faire la différence au point qu'Assad progresse aujourd'hui vers la victoire.

Le succès actuel de Damas correspond ainsi à un retournement stratégique, favorisé par un accroissement sensible des moyens disponibles. On estime que le nombre de combattants a pratiquement doublé en quelques mois, pour passer de 100 000 à près de 200 000 hommes.

L'Arabie Saoudite a décidé de réagir.

Face aux avancées spectaculaires des troupes de Damas, Riyad a annoncé son intention d’envoyer des troupes au sol en Syrie. Le Royaume n'a pas indiqué pour l'instant le nombre de soldats qu’il pourrait mobiliser. Et puis surtout, officiellement, cette intervention (si toutefois elle devait avoir lieu) est aujourd'hui présentée comme une opération visant uniquement à combattre Daech. Mais, évidemment, le véritable objectif est ailleurs, précise aussitôt le quotidien panarabe RAÏ AL-YOUM cité par le Courrier International. Il s’agit, bien entendu, de renverser l’équilibre des forces qui est en train de tourner en faveur du régime de Damas. Car les Saoudiens ont deux obsessions. La première : avoir la peau de Bachar el-Assad. Et c'est ce qui les a conduits à déployer, depuis cinq ans, des moyens considérables pour obtenir sa chute. Or ils craignent aujourd’hui de subir une défaite politique sur le terrain. Et puis deuxième obsession : former une alliance politique et militaire sunnite face à l’axe iranien chiite, dont la Syrie est devenue une pièce maîtresse.

Et pour parvenir à leurs fins, les Saoudiens sont prêts à mobiliser toutes leurs capacités à la fois militaires et financières. Reste que c’est une attitude aujourd'hui risquée. Pour preuve, au Yémen, pays pauvre et surtout dépourvu de moyens militaires, l'offensive menée par Riyad n’a produit jusqu'à présent aucun résultat décisif, en onze mois de combats. Dès-lors, la question se pose : qu’en sera-t-il lorsqu'il s’agira de faire face à l’armée syrienne, soutenue non seulement par les Iraniens mais aussi et surtout par l’aviation russe ? En clair, l’armée saoudienne a-t-elle seulement les moyens de vraiment peser en Syrie ?

Du côté de la presse saoudienne, le doute n’est visiblement pas permis. Dans les colonnes d'AL-HAYAT, l'un des plus célèbres éditorialistes prévient : il est temps que les Américains comprennent que les Saoudiens et les Turcs ne permettront pas une victoire russo-iranienne en Syrie. Tout comme Riyad n’a pas attendu le feu vert de Washington pour intervenir au Yémen, une action sera menée en Syrie. Une menace destinée, sans doute, à faire pression en réalité sur les Américains pour qu’ils s’engagent à leur tour au nom, écrit l'éditorialiste, de la paix mondiale.

Quant au quotidien néerlandais DE VOLKSKRANT il plaide, lui aussi, pour une intervention américaine. Obama doit tracer une ligne rouge dans la bataille d’Alep, sans quoi la ville deviendra, dit-il, le cimetière de sa politique étrangère. Car évidemment, précise à son tour son confrère estonien EESTI PÄEVALEHT, cette attaque aura une incidence majeure sur les relations entre l’Ouest et la Russie. En cas de défaite à Alep des opposants au régime de Damas, les seuls belligérants qui resteront dans le conflit syrien seront Assad d’une part et Daech d’autre part. En d'autres termes, tout espoir de résolution par des négociations, auxquelles l’opposition syrienne serait associée, partirait en fumée.

La bataille d'Alep risque de déclencher une nouvelle crise humanitaire majeure.

Des milliers de civils ont déjà fui la ville de peur d'être pris au piège par les forces du régime. On parle de 30 000 personnes qui ont commencé à se déplacer vers la Turquie. Au moins 20 000 d’entre elles dorment depuis plusieurs nuits devant la frontière, verrouillée par les douaniers turcs. Car les ministres d'Ankara ont beau déclaré qu’ils ne sont pas en mesure d’empêcher les réfugiés d’entrer, ils continuent pourtant de le faire et ce en violation des Conventions de Genève, dénonce notamment THE TIMES de Londres. D'où la troisième visite d’Angela Merkel en Turquie en moins de quatre mois, preuve que l’UE est aujourd'hui désemparée dans la crise des réfugiés. Sur cette question, écrit le quotidien turc RADIKAL, l'Europe n’a trouvé ni stratégie ni politique. Tout ce qui lui importe, dit-il, c'est que les réfugiés ne parviennent pas aux frontières européennes et restent en Turquie. En attendant et parmi ces échoués à la frontière turc, se trouvent surtout des milliers de femmes et d'enfants, amassés à quelques centaines de mètres seulement du poste frontière qui, du côté syrien, s’appelle Bab el-Salamah, la bien nommée Porte de la paix.

Par Thomas CLUZEL

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