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Science sociale ou exacte ?

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la controverse autour de la remise hier du nouveau prix Nobel d'économie et le mystère du pays le plus heureux du monde.
On passera rapidement sur les commentaires pointilleux de tous ceux qui rappellent, qu'à la différence des autres prix Nobel, celui d’économie ne trouve pas son origine dans le testament rédigé par Alfred Nobel en 1895, puisqu'il a été créé en 1968, pour célébrer le 300e anniversaire de la Banque de Suède. Et qu'à ce titre, on ne devrait donc pas parler de Prix Nobel d'économie mais de Prix de la Banque de Suède, en sciences économiques, en mémoire d'Alfred Nobel. Sauf qu'il est sans doute vain de se demander si le prix d'économie est ou non un "vrai" Nobel, précise aussitôt le magasine SLATE, puisque l'essentiel c'est que les économistes eux-mêmes et dans une large partie l'opinion publique le considèrent, effectivement, comme tel.

British-born economist Angus Deaton of Princeton University speaks in a news conference after winning the 2015 economics Nobel P
British-born economist Angus Deaton of Princeton University speaks in a news conference after winning the 2015 economics Nobel P Crédits : Dominick Reuter - Reuters

Si comme chaque année, la remise de cette distinction est l’occasion pour certains d’en contester la pertinence, c'est en réalité parce qu'il y a sept ans, pratiquement tous les économistes relevant du courant dominant n’ont pas vu venir la crise financière mondiale. Et pour autant, on continue à glorifier aujourd'hui l’économie en tant que science et à la mettre ainsi sur un pied d’égalité avec la physique, la chimie et la médecine. C'est en tous les cas ce que regrette un journaliste et anthropologue néerlandais dans les colonnes du GUARDIAN. Et pourquoi ? Parce que ce faisant, le problème, dit-il, n’est pas qu’il existe un prix Nobel d’économie, mais qu’il n’en existe pas pour la psychologie, la sociologie ou l’anthropologie, ce qui laisse entendre que l’économie est non pas une science sociale, mais une science exacte. De quoi créer l’illusion que le travail des économistes n’est pas de construire des théories intrinsèquement imparfaites, mais consiste bien à découvrir des vérités éternelles.

Et puis outre que le Nobel d'économie-bashing est un sport très couru au début du mois d'octobre, de chaque année, depuis hier une question également se pose, écrit LE TEMPS de Genève : qui a raison ? Qui d'Angus Deaton, désormais connu mondialement depuis qu'il a reçu son prix ou de Thomas Piketty, l'auteur d’un des plus grands succès de librairie a raison ? Car quand le premier démontre que les inégalités diminuent, le second s'attache à prouver, au contraire, le creusement des inégalités de revenus.

Réponse d'un autre économiste réputé, Kenneth Rogoff : les deux ont raison. Tout dépend, en réalité, de la perspective retenue. En observant les pays dans leur ensemble, Angus Deaton observe que plusieurs milliards d’individus sont, en effet, sortis de la pauvreté au cours de dernières décennies. Et c’est particulièrement le cas en Chine. En revanche, au sein même des pays, comme le montre cette fois-ci Thomas Piketty, les inégalités se sont belles et bien creusées.

Et puis preuve qu'il est parfois difficile de savoir qui des sciences sociales ou exactes a raison, direction le pays de l'utopie.
Savez-vous quel pays se classe depuis trois années d’affilée comme le plus heureux du monde ? Réponse, selon l’enquête mondiale du prestigieux institut de sondages Gallup : le Paraguay. Ce pays enclavé au cœur de l’Amérique du Sud, où depuis cent cinquante ans viennent s’installer des communautés allemandes, irlandaises, américaines, australiennes et finlandaises, convaincues de croiser là l’utopie, serait le pays le plus heureux du monde.

Lapacho trees, the Paraguayan national tree, are seen in blossom in Asuncion.
Lapacho trees, the Paraguayan national tree, are seen in blossom in Asuncion. Crédits : Jorge Adorno - Reuters

Et c'est ainsi qu'un journaliste d'EL PAIS a donc choisi de se rendre sur place pour tenter de percer ce secret. Qu'a-t-il découvert ? Une contrée qui, visiblement, a en effet tout pour elle. Quasiment désertes, avec 7 millions d’habitants sur un territoire deux fois plus grand que l’Allemagne, ces terres sont une véritable corne d’abondance : les mangues pourrissent par terre, les cochons sont nourris d’avocats, le pays exporte plus de viande que l’Argentine et ses grands fleuves charrient une eau si abondante, que non seulement ils couvrent tous les besoins agricoles et humains, mais produisent aussi avec le barrage géant d’Itaipú dix fois plus d’électricité, éternellement renouvelable, que n’en requiert la consommation nationale. Et le journaliste de préciser : Il existe dans la théologie traditionnelle des Indiens guaranis un paradis appelé la “terre sans mal”. Et c’est à croire qu’ils l’ont trouvée.

Le problème, c'est qu'à la lecture de cet article cité par le Courrier International, on comprend assez vite que le Paraguay est, en réalité, l’une des terres les plus inégalitaires qui soient. La corruption gangrène ici toutes les institutions politiques et nationales, des magistrats aux policiers, des ministres aux fonctionnaires. Les pauvres y sont également un peu plus pauvres chaque jour et les rares riches un peu plus riches.

Mais si le Paraguay est l’un des pays les plus injustes, les plus corrompus et les plus inégalitaires de la Terre, et si l'on s'accorde à dire que l'injustice, la corruption et les inégalités sont parmi les pires fléaux, pourquoi donc ses habitants se disent-ils si heureux ? C’est d’abord, comme l’écrivait il y a quelques jours un éditorialiste paraguayen, parce que l’aveuglement est l’un des caractères les plus marqués de notre tempérament. Or en ayant les yeux tournés vers cette légendaire “terre sans mal”, beaucoup refusent de voir le mal qui les entoure. Et puis deuxième raison : ils ont l’habitude de vivre l’instant présent. En guarani, la langue que parlent la majorité des Paraguayens, il n’y a pas de mot pour dire “demain”. Le vocable qui s’en approche le plus est “koera”, qui signifie “si jamais le jour se lève”. D’où cette tendance à ne pas se laisser perturber par ce qui pourrait se passer plus tard. Ou comment vivre pauvre et dans un pays corrompu, mais tellement heureux.

Par Thomas CLUZEL

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