LE DIRECT
Vue aérienne d'Alep

Silence, le massacre continue

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : bombardements incessants, hôpitaux pilonnés, pénurie d'eau et de vivres, plus personne n'ignore la situation désastreuse à Alep. Mais comment raconter la guerre et parler de la souffrance quotidienne des Alépins ?

Vue aérienne d'Alep
Vue aérienne d'Alep Crédits : Jawad al Rifai / ANADOLU AGENCY - AFP

Nous, journalistes, devons décrire, rapporter, analyser. Mais plus nous prenons notre devoir au sérieux et plus la souffrance des gens à Alep (et dans pays tout entier, d'ailleurs) nous laisse sans voix. Sans compter qu'au lieu de proposer des réponses, nous avons, en réalité, toujours plus de questions. Voilà comment le magazine allemand STERN s'interrogeait, il y a quelques jours, sur sa façon de couvrir la guerre en Syrie. Et de se demander, en particulier, avons-nous suffisamment couvert ce conflit ? À cette dernière question, nous devons être sincères et répondre «non».

Dès-lors et en guise de mea-culpa, la rédaction a décidé de s'y prendre pour une fois de manière totalement différente, en se défaisant des réflexes journalistiques normaux. Par solidarité avec les victimes de la guerre en Syrie, l'hebdomadaire a mis son site en pause pendant 24 heures. Pendant toute une journée, la page d'accueil a affiché ce message en lettres capitales sur fond noir, en dessous d'une photographie des immeubles en ruine de la ville syrienne d'Alep : «Aujourd'hui, nous gardons le silence.» Ou dit autrement, rapporte le magazine SLATE, le journal a choisi de se taire, plutôt que de couvrir la guerre. Ce jour-là (vendredi dernier), seul des photographies prises à Alep et dans d'autres villes syriennes étaient en ligne sur la page d'accueil. Des photos du quotidien des Syriens survivant dans les villes bombardées : un jeune homme jouant de la guitare dans un champ de ruines ou des enfants jouant sur les restes d'un manège. Un geste vain, certes, mais pas totalement gratuit, précise de son côté la revue spécialisée MEEDIA, puisqu'en renonçant à mettre en ligne des informations durant 24 heures, pour témoigner de sa solidarité avec le peuple syrien, la société éditrice a de fait renoncé à des revenus publicitaires d'un montant d'une dizaine de milliers d'euros. Mais surtout, ce geste a visiblement ému beaucoup d'internautes qui ont aussitôt témoigné leur gratitude envers le magazine sur les réseaux sociaux. Sauf qu'à l'inverse, d'autres ont vu plutôt dans ce geste davantage une prétentieuse leçon d'éthique journalistique, bien-pensante et frisant même l'info-spectacle.

Toujours pour tenter de raconter le siège de la ville et le quotidien des bombardements, le quotidien libanais L'ORIENT LE JOUR a, lui, choisi de donner la parole aux Alépins eux mêmes. Homme, femme, médecin, Casque blanc, combattant, ils racontent leur quotidien dans l’enfer d’Alep. «Les avions de la mort sont déjà au-dessus de nos têtes. Et là reprennent les bombardements. Le sol tremble sous nos pieds, nous essayons de nous cacher, en nous efforçant de cacher notre peur, car il y a des blessés partout qui comptent sur nous», raconte Mohammed, infirmier. «Les ambulances et des voitures de civils commencent à affluer, qui déposent des femmes et des enfants blessés, encore à moitié endormis, dans leurs pyjamas tachés de sang. On nous amène des gens sans savoir s’ils sont toujours vivants. Des moitiés de corps, des membres déchiquetés. Les familles hurlent et s’imaginent qu’on peut faire quelque chose».

«Pendant les combats, l’anxiété et la peur sont indéniablement en moi. Les jours qui suivent les combats, je me refais le film dans ma tête, explique de son côté, Abou. Mes nuits sont ponctuées de réveils en sursaut, à cause des avions qui me hantent. Et dans mes cauchemars, je me vois souvent blessé ou tué. Ma mère, elle, n’a jamais accepté que j’aille combattre. Elle a peur pour moi, comme toutes les mères. Quant à mon père, il était réticent au début, car j’étais très jeune pour aller me battre. Mais aujourd’hui, dit-il, c’est une question de survie. Si nous ne résistons pas, le régime va rentrer dans nos quartiers et s’en prendre à ma mère. »

Ameer, lui, est photographe. «Ici, les journées se ressemblent. Il y a mon voisin qui essaie, chaque jour, de me vendre sa moto parce qu’il n’a plus d’argent. Ou bien le coiffeur du quartier qui me raconte pour la trentième fois qu’il devait partir en Allemagne mais que, sa fiancée n’ayant pas voulu, il se retrouve bloqué comme nous tous. Notre quotidien, dit-il, n’a rien en réalité de la vraie vie. La vie ici vaut-elle mieux que la mort ? Quand je croise les enfants du quartier, ils m’indiquent des corps en décomposition. »

Ce matin encore, donc, comment raconter la guerre ? Quelle histoire écrit-on aujourd'hui à Alep, interroge toujours le quotidien libanais ? L'histoire d'une ville qui risque probablement de devenir le plus grand tombeau du monde ; l'histoire d'un pays qui n'existe déjà plus ; l'histoire d'un régime sclérosé et assassin (celui de Bachar el-Assad) prêt au suicide collectif plutôt qu'à une ouverture ; l'histoire d'une opposition, également, incapable de s'unir tant elle est minée par des ressorts et des idéologies contradictoires ; l'histoire enfin de puissances (régionales ou pas) utilisant le terrain syrien pour pousser leurs pions ou défendre leurs positions.

Tout cela, bien sûr, nous l'avons déjà écrit, dit, répété. Sans que rien ne change. Preuve aussi, écrit l'éditorialiste du TEMPS de Lausanne, que ce que nous dit la tragédie en cours en Syrie c’est à quel point, visiblement, rien ne s’apprend. Au-delà du carnage d’Alep ce sont, en effet, toutes les leçons de l’après-Varsovie, de l’après-Stalingrad, de l’après-Dresde, qui sont en train d'être à nouveau mises en pièces. La faillite d'un système. La destruction de la ville d'Alep est la conséquence de tous les échecs qui ont jalonné non seulement l'histoire du Moyen-Orient, mais aussi celle des Nations unies. Un ordre international sans vergogne, sans morale, sans espoir de justice.

En ce sens, que nous dit aujourd'hui le désastre d’Alep ? Que disent ces dizaines d’enfants morts retirés des décombres ? Que disent ces hôpitaux réduits en miettes et dans les ruines desquels se mêle désormais le sang des victimes et de ceux (médecins ou secouristes) qui tentaient de leur sauver la vie ? L'histoire qui s'écrit là-bas est celle d'un silence, la difficulté sans doute, de regarder dans les yeux les survivants de cette hécatombe. Mais un silence qui au-delà de la tragédie syrienne raconte, plus que tout, l’histoire d’une autre faillite, celle de la morale universelle.

Par Thomas CLUZEL

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......