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Omran Daqneesh, un petit garçon syrien sauvé des décombres, après la destruction de son immeuble à Alep

Souffrance et instrumentalisation en Syrie

5 min
À retrouver dans l'émission

Omran, le petit garçon dont la photo avait ému le monde entier l’été dernier est réapparu avec son père, dans plusieurs médias, pour défendre le régime de Bashar el-Assad et accuser les rebelles d’avoir cherché à les instrumentaliser.

Omran Daqneesh, un petit garçon syrien sauvé des décombres, après la destruction de son immeuble à Alep
Omran Daqneesh, un petit garçon syrien sauvé des décombres, après la destruction de son immeuble à Alep Crédits : MAHMUD RSLAN / ANADOLU AGENCY - AFP

C'était il y a un peu moins d'un an. Le monde entier découvrait, stupéfié, le visage traumatisé d’Omran, 5 ans. Le petit syrien au visage couvert de cendres et de sang, les mains sagement posées sur ses genoux, était assis là, hagard, sur le siège arrière orange d'une ambulance, le regard perdu, trop médusé pour pouvoir pleurer. En revanche, dans ses yeux, on pouvait déjà lire la question : Pourquoi ? Une question, d'ailleurs, à laquelle personne, en réalité, n'était capable d'apporter une réponse sensée. Quelques minutes plus tôt, Omran avait été sauvé des décombres, après la destruction de son appartement, dans un quartier rebelle d'Alep. A l'époque, la photo et la vidéo de cet enfant, publiées par des activistes anti-régime étaient rapidement devenues virales. Par sa puissance, cette image allait immédiatement devenir le symbole de l’horreur de la guerre civile en Syrie. Dans le visage minuscule et comme figé de ce petit garçon, nombreux sont ceux, en effet, rappelle THE DAILY BEAST, qui y avaient vu la preuve ultime de la cruauté du président Bashar el-Assad. Une manière, aussi, pour nous, d'intégrer l'énormité de la terreur rencontrée en Syrie et de se représenter un désastre qui nous dépasse.

Or voilà que près d’un an plus tard, note le site BIG BROWSER, Omran est réapparu, accompagné de son père, dans une série d’interviews données en début de semaine à des médias russes, iraniens et syriens, soutenant tous le régime de Bashar el-Assad. On y reconnaît, un peu, le petit garçon autrefois paralysé et couvert de suie. Il apparaît, cette fois-ci, en bonne santé, jouant dans un appartement qui semble neuf, souriant timidement à la caméra ou répondant, parfois, aux questions que lui pose, par exemple, la chaîne russe RUPTLY (financée par le Kremlin) : « Je suis Omran et j’ai 4 ans. » Une information parmi d’autres, note aussitôt THE WASHINGTON POST, qui a changé par rapport à la version initiale de l’histoire, puisqu'il y a un an Omran était âgé ... de 5 ans. Son père est, lui aussi, interviewé mais aucune traduction n’est proposée, si ce n’est dans les commentaires postés par des amateurs. L’un d’eux, en particulier, rapporte que son père accuse désormais les groupes rebelles syriens et les médias occidentaux d’avoir utilisé les images de son fils comme « outil de propagande » contre le régime de Damas. A la présentatrice, travaillant pour une chaîne syrienne pro-gouvernementale, il raconte notamment comment les casques blancs, à qui il a confié son fils après l’avoir sorti des décombres, « l’ont mis dans leur ambulance et l’ont filmé. C’était contre ma volonté ». « Ils voulaient se faire de l’argent avec son sang et ont publié ces photos ». Il affirme, également, avoir été victime de pressions de la part de l’opposition pour témoigner contre Bashar el-Assad, ce qu’il a refusé de faire. Pour échapper aux intimidations il explique, aussi, avoir changé le nom et la coupe de cheveu de son fils. Sur la chaîne libanaise AL-MAYADEEN, il précise par ailleurs avoir souhaité rester à Alep, désormais sous contrôle du régime, alors qu’il avait reçu des offres pour « habiter en Turquie, aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne ». Enfin à la télévision russe, il remet directement en cause l’origine des frappes aériennes qui ont détruit sa maison : il n’aurait pas entendu les avions syriens et russes que mentionnent les témoignages des médecins et journalistes locaux. D'où, d'ailleurs, le titre de cet article à lire sur le site d'information russe SPUTNIK, « la vraie histoire d'Omran », dans lequel il est écrit que les rebelles syriens se sont empressés de tirer parti de cette tragédie, à des fins de propagande, en faisant porter sur les forces aériennes russes et le gouvernement de Bashar el-Assad la responsabilité de la souffrance des enfants. Dans la foulée, l’ambassade russe au Royaume-Uni, qui ne renonce jamais à l’ironie, s’est évidemment félicitée de façon très sérieuse, que « le garçon dont l’image avait été exploitée par les médias propagandistes pour empêcher la libération d’Alep soit en bonne santé. C’est pour cela que la Russie se bat ».

Bien entendu, reste toutefois à savoir si le père d'Omran a parlé librement lorsqu'il a fait ces déclarations, prévient THE WASHINGTON POST. Dans la mesure où sa famille vit à Alep, désormais sous contrôle du gouvernement, il est fort probable, estime le quotidien américain, que ces entretiens aient été « forcés ». Et de fait, on peut douter que la succession de quatre interviews en à peine quelques jours, lors desquelles les mêmes propos sont répétés et les mêmes accusations lancées, ait été organisée sans l’aval, ou même l’impulsion de Damas. Pour THE NEW YORK TIMES, pas de doute possible, les Syriens qui sont interviewés par des chaînes pro-Assad ne peuvent pas parler librement. Et le journal de rappeler, notamment, que dès le mois d’août 2016, la famille d’Omran avait refusé de parler aux journalistes, par peur des représailles du gouvernement. Et c’est sûrement, aussi, par peur des représailles que le père a finalement accepté de répondre aux journalistes ... pro-régimes. Ou dit autrement, si l'on peut toujours dire non à l’opposition, il est impossible, en revanche, de refuser quoi que ce soit au régime.

Et voilà comment le symbole des victimes civiles de la guerre en Syrie est devenu, aujourd'hui, un outil de propagande du gouvernement de Bashar el-Assad. Une fois de plus et malgré lui, le petit Omran se retrouve ainsi instrumentalisé. Avant même sa réapparition sur les écrans de télé, pendant que les opposants au régime médiatisaient son sort, Bashar el-Assad, lui, avait déclaré que la photo du petit garçon dans l'ambulance « n’était pas réelle et avait été retouchée ». En ce sens, la salve d'interviews publiées cette semaine peut être considérée comme une réponse au porte-parole du département d’Etat américain qui, à l'époque, avait baptisé Omran de « vrai visage » de la guerre syrienne. Quoi qu'il en soit, si le monde entier se demandait, il y a un an, si cette image allait pouvoir changer le cours de l'Histoire, force est de constater qu'aujourd'hui elle ne fait qu'entériner, un peu plus encore, la puissance de la guerre de l'information qui se joue actuellement en Syrie.

Par Thomas CLUZEL

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