LE DIRECT
Une vache dans les pâturages de montagnes suisses

Stupeur et tremblement en Suisse

5 min
À retrouver dans l'émission

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : hier, les Suisses ont répondu "oui" à une nouvelle loi sur le renseignement et "non" à une hausse des retraites ainsi qu’à une réduction de la consommation des ressources naturelles.

Une vache dans les pâturages de montagnes suisses
Une vache dans les pâturages de montagnes suisses Crédits : FABRICE COFFRINI - AFP

Si la Suisse avait jusque là tout l'air d'un îlot, planté au centre de l'Europe, le résultat des votations organisées, hier, semble démontrer que l'îlot s'est à son tour noyé, comme tous ses voisins, sous les rouleaux de l'austérité et les lames de la peur. Les trois initiatives sur lesquelles la population était appelée à se prononcer portaient sur une réduction de la consommation des ressources naturelles, une augmentation des retraites et l'instauration d'une nouvelle loi sur le renseignement. Or sur ces trois points, les résultats sont sans appel. Le Souverain suisse, écrit l'éditorialiste du COURRIER, a suivi les positions défendues par la majorité bourgeoise du Parlement.

Ce vote droitier, dit-il, est particulièrement visible sur l’initiative des Verts. A l'exception de Genève, les Suisses ont rejeté massivement (à plus de 63%) la mise en place d'une économie durable. Il faut dire que les milieux économiques, craignant pour leurs juteux dividendes, avaient mis d’immenses moyens financiers pour combattre cette réorientation de notre économie. En particulier, en recourant à l’argument de la peur. En clair, on nous a seriné qu'une horde d’écolos à l’hygiène douteuse et quelques bobos rendus fous par les régimes sans gluten auraient pour projet d’imposer, aux braves Helvètes, de douloureuses privations, faites de douches froides et de carottes râpées. Et c'est ainsi que la Suisse, pourtant si désireuse de se montrer exemplaire en matière d’environnement, a donc de nouveau manqué l’occasion de se projeter dans l’avenir. Car ne nous y trompons pas, prévient toujours l'éditorialiste, les échéances climatiques ne nous laisseront pas le choix. C'est la raison pour laquelle, anticiper ces rendez-vous aurait donné une longueur d’avance à notre économie. Seulement voilà, l’option paresseuse était plus facile, encouragée qui plus est par des propagandes anxiogènes et populistes. De sorte qu'il est désormais à craindre que les milieux bourgeois réitèrent cette stratégie, pour les votations du 27 novembre prochain portant, cette fois-ci, sur la fermeture des centrales nucléaires.

La journée d'hier était, également, de mauvais augure pour l’ensemble du camp progressiste. Car celui-ci a aussi échoué dans son projet de rehausser les rentes d'assurance vieillesse, un sujet qui aurait pourtant dû susciter le consensus. Que nenni. A près de 60%, ils ont dit "non" à une hausse des retraites, dont le gouvernement avait pris soin de souligner la charge financière très élevée qu'elle aurait représentée. Les citoyens jugent que l'heure est à une certaine rigueur en matière de retraites, note le quotidien de Fribourg LA LIBERTE. Pour autant, le rejet de cette initiative de la gauche ne signifie pas un «oui» à moins de retraite, avertit ce matin la presse romande, qui met en garde la droite de ne pas trop tailler dans les prestations de la prévoyance vieillesse. Le message sorti des urnes n'est pas un blanc-seing accordé à la droite pour qu'elle poursuive sur la voie du durcissement unilatéral, peut-on lire notamment sur le site d'information 24 HEURES, lequel pointe d'ores et déjà la tentation d'augmenter l'âge de la retraite à 67 ans, alors que le taux de conversion est amené à chuter. Et d'en conclure, à trop vouloir saler la potion, elle sera bientôt imbuvable. Quoi qu'il en soit, cette fragilité illustre un rapport de force aujourd’hui très défavorable : la gauche est à la peine, ses revendications restant inaudibles pour une partie importante de celles et ceux qu’elle a pourtant vocation à défendre.

Enfin, ce durcissement des rapports sociaux peut aussi se lire dans l’acceptation, hier, d’une loi sur le renseignement. C’est le raz de marée inattendu de ce dimanche. Plébiscitée même dans les bastions de gauche les plus critiques envers l’armée, la nouvelle loi sur le renseignement a remporté un succès populaire inespéré dans son ampleur : 65,5% de oui au niveau national. Grâce à cette nouvelle loi (qui entrera en vigueur le 1er septembre 2017) les services secrets suisses pourront désormais surveiller de façon préventive les envois postaux et les communications téléphoniques de particuliers, ainsi que leurs activités sur internet. Ils pourront s'infiltrer dans des réseaux informatiques (en ayant recours à des mouchards) mais aussi installer des caméras dans des appartements, ou bien encore fouiller des voitures et des établissements. Mais pour convaincre les électeurs, les autorités ont fait valoir qu'elles excluaient une surveillance de masse et que seuls une dizaine de cas par an seraient concernés, au vu de la situation actuelle en matière de menace.

Évidemment, quand certains à l'instar du TEMPS se réjouissent de ce que ce résultat ringardise cette fraction majoritaire de la gauche qui, par sa propension à l’angélisme, militait par principe contre la loi, d'autres comme LE COURRIER s'offusque de ce que le bras armé de l’État ait été consolidé au détriment des libertés. Car ce n’est pas la sécurité des Suisses qui a été renforcée, insiste l'éditorialiste, mais la possibilité de les faire marcher au pas.

Protection publique contre défense de la vie privée. Le débat est bien entendu ultrasensible. Mais là n’est pas l’essentiel, reprend LE TEMPS. Car la loi acceptée, il faut à présent se demander ce que les services de renseignement vont en faire. Or ce point n’a presque pas été abordé durant la campagne. Le risque, désormais, c'est que faute de priorités identifiées, les services secrets commencent à faire un peu de tout : qu’ils commencent à collecter et accumuler des données sans les trier et sans les traiter. Or c’est justement en cumulant des moyens d’écoute étendus, sans cibler les menaces principales, que la NSA américaine est devenue ce monstre tentaculaire dénoncé par Edward Snowden. Et pourtant, lorsque Snowden a révélé ces mesures de surveillance à grande échelle, nous avons tous crié au scandale. Jusqu'à ce qu'au nom de la sécurité, nous laissions à notre tour nos États se doter de dispositifs similaires.

Enfin ces mesures de surveillance soulèvent la question du type de société vers laquelle nous glissons. Et là, un petit retour en arrière s'impose. Face à un bloc communiste où les polices secrètes scrutaient l’existence de chaque citoyen, les pays occidentaux ont longtemps incarné un monde libre qui garantissait les droits civils et politiques. A présent, nos parlementaires taillent dans nos libertés. Ils introduisent tranquillement une forme de surveillance de masse préventive. Or la liberté et la sécurité ne sont pas des vases communicants. En d'autres termes, on peut restreindre la première sans faire, pour autant, progresser la seconde.

Par Thomas CLUZEL

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......