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Tempête dans un verre d’eau (empoisonnée).

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : selon le rapport d'enquête britannique rendu public hier, Vladimir Poutine a probablement approuvé l'opération organisée par les services de renseignement russes pour assassiner l'ancien officier du FSB Alexandre Litvinenko en 2006 à Londres.
Même si le ton était lent et sa voix à la fois grave et posée, c'est peu de dire que le juge britannique Robert Owen a envoyé, hier, un véritable missile diplomatique. Depuis la haute cour de justice à Londres, il a notamment affirmé que l'opération des services secrets russes pour tuer Alexander Litvinenko avait probablement été approuvée par le président Poutine lui-même. Il aura donc suffit d’une seule petite phrase, concluant des années de rebondissements diplomatiques et procéduraux note LE TEMPS de Lausanne, pour que Londres finisse par impliquer officiellement Moscou au plus haut niveau dans la mort de cet ancien dissident russe.

En même temps, personne ne pourra nier que le cas Litvinenko était depuis longtemps, déjà, un sujet d'extrême crispation entre les deux pays, bien avant même son assassinat. Tout commence il y a 15 ans, lorsqu'en 2000, l'ex espion du KGB alors âgé de 44 ans, décide de faire défection au Royaume-Uni avec sa femme et son fils. Opposant patenté de Vladimir Poutine, il obtient l’asile politique. Or à l'époque, rappelle THE GUARDIAN, il est le premier à décrire la Russie de Poutine comme un Etat mafia, dans lequel les rôles du gouvernement, des organisations criminelles et des services secrets sont devenus impossible à démêler. En 2006, en faisant état d'un harcèlement incessant des services secrets russes à son endroit, il obtiendra même la naturalisation britannique. Seulement voilà, un mois plus tard à peine, le 1er novembre 2006, une dose de polonium est versée à son insu dans une tasse de thé. Le produit radioactif mettra trois semaines à agir. Et le 23 novembre, Alexander Litvinenko meurt, non sans avoir auparavant publiquement accusé Vladimir Poutine d’être le commanditaire de l’opération. Rapidement, l'enquête de police identifie les deux responsables présumés du meurtre : Andrei Lugovoi et Dmitry Kovtun. Un mandat d’arrêt international est émis. Sans grand espoir, toutefois, d'obtenir leur extradition. Andrei Lugovoi, en particulier, est devenu entre temps député d’un parti nationaliste et mène une carrière à la télévision russe. L'an dernier, il a même reçu des autorités une médaille pour services à la patrie.

Reste qu'une enquête publique a tout de même été ouverte en 2012, enquête d'ailleurs, que le gouvernement britannique a tout fait au départ pour bloquer, craignant que des documents classés ultra-sensibles ne deviennent publics. Sans compter qu'à l’époque, un rapprochement avec Vladimir Poutine était également en cours. Reste que grâce à l’opiniâtreté du juge Robert Owen et de la veuve d’Alexander Litvinenko, l’enquête a tout de même eu lieu. Et le rapport a donc été publié hier. Or même s'il ne dévoile pas les documents confidentiels des services britanniques ses conclusions sont sans appel. Le juge se dit certain que les meurtriers sont Andrei Lugovoi et Dmitry Kovtun. Et sur le commanditaire, cette fois-ci, il n’a guère de doute non plus. Il est fortement probable que les services secrets russes, le FSB (héritier du KGB) sont derrière cette opération. Quant à l’implication de Vladimir Poutine, qu’il estime probable, le juge britannique donne les éléments suivants. Plusieurs témoignages rappellent que le FSB est extrêmement hiérarchique et qu’une opération aussi importante que celle-là (un assassinat en plein centre de Londres) nécessite de monter très haut pour obtenir l’autorisation. De plus, le polonium est une substance radioactive, produite par l’agence atomique russe Rosatom. Il est donc extrêmement difficile à obtenir. En clair, cela nécessite une autorité inter-agences et la seule autorité qui puisse permettre ce transfert est l’administration présidentielle elle-même.

Evidemment, les réactions de Moscou ne se sont pas fait attendre.
Sans surprise, à l’annonce des conclusions de l’enquête menée à Londres, Moscou a aussitôt nié son implication et mis en cause l’impartialité de la justice britannique. La décision du tribunal est considérée comme politiquement orientée. Sur son site officiel, le ministère des Affaires étrangères russe indique que la procédure manque de transparence, aussi bien vis-à-vis de la partie russe que vis-à-vis de l’opinion publique. Quant au porte parole du Kremlin, il a carrément ironisé hier sur ce rapport, estimant qu'il s'apparentait à une blague. Visiblement, a-t-il réagit, on peut relier ça à l'élégant humour britannique.

Sur le journal en ligne GAZETA repéré par le Courrier International, une source anonyme précise, d’ailleurs, que Moscou ne livrera pas aux autorités britanniques les deux principaux suspects visés par l’enquête et qu’ils ne seront pas davantage poursuivis au pénal en Russie. L’un des deux suspects Andreï Lougovoï, a lui-même qualifié les conclusions de l’enquête d’absurdes. Les résultats de l’investigation confirment, une fois de plus, la position antirusse et l’étroitesse d’esprit de Londres, a-t-il déclaré, avant d’aller jusqu’à accuser la justice britannique de s’être servie de cette affaire à des fins politiques, notamment dans le contexte de la crise russo-ukrainienne.

Est-ce que la publication de ce rapport a des chances d'avoir des suites judiciaires ?
Un procès demeure hautement improbable parce que jamais, a priori, la police britannique n'obtiendra de la Russie l'extradition des deux suspects. En revanche, des répercussions diplomatiques sont, éventuellement, possibles. Mais là encore, cela reste à démontrer. La veuve d'Alexander Litvinenko a appelé à des sanctions financières contre Vladimir Poutine et les autres personnes citées dans l'assassinat de son mari. Elle souhaite également que le gouvernement de David Cameron expulse une partie du personnel diplomatique russe basé au Royaume-Uni.

Pour l'heure, le gouvernement britannique s'est contenté de convoquer l'ambassadeur russe et de geler les avoirs des deux exécutants présumés. Rien ne dit, en revanche, que le premier ministre britannique ira plus loin. D’abord, parce que d’importantes sanctions sont déjà en place contre le régime russe suite à ses incursions en Ukraine et à son annexion de la Crimée. Ensuite et comme il l'a lui même reconnu sur la BBC, parce que nous avons besoin d'une solution à la crise en Syrie et qu'à ce titre, le Royaume-Uni se doit d'entretenir des relations diplomatiques avec la Russie. En d'autres termes, il n'est pas certain que David Cameron soit prêt à mettre en danger ce fragile équilibre, pour une affaire vieille de neuf ans. Ou quand la tempête diplomatique se change aussi vite en tempête dans un verre d'eau, même empoisonné.

Par Thomas CLUZEL

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