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Le Premier Ministre Manuel Valls et son homologue algérien Abdelmalek Sellal

Tension ou couac de circonstance ?

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le Premier ministre Manuel Valls a choisi de privilégier le partenariat d'exception avec l'Algérie, lors d'une visite boycottée par des médias qui protestaient contre le refus d'Alger d'accréditer des journalistes.

Le Premier Ministre Manuel Valls et son homologue algérien Abdelmalek Sellal
Le Premier Ministre Manuel Valls et son homologue algérien Abdelmalek Sellal Crédits : Ramzi Boudina

Tandis que Manuel Valls était en Algérie, ce week-end, pour faire ses emplettes, écrit LE QUOTIDIEN D'ORAN, la France médiatique, elle, a donc préféré commenter cette visite sous le prisme de la liberté d'expression. Ou plutôt de son absence, puisqu'il est clairement reproché au gouvernement algérien d'avoir refusé des visas d'entrée à deux médias, l'austère journal Le Monde et le satirique Petit Journal de Canal , pour couvrir cette descente ministérielle à Alger. Et en guise de solidarité, les radios publiques France Culture et France Inter, ainsi que les quotidiens Libération et Le Figaro, ont annoncé à leur tour qu'ils renonçaient à couvrir cette visite. Grand bien leur fasse, tranche l'éditorialiste, avant toutefois de s'interroger : faut-il alors flageller Alger, parce qu'elle use de son droit légitime de souveraineté, n'ayant pas à s'expliquer sur la délivrance d'un visa d'entrée ou pas ? Combien de visas ont été refusés aux Algériens sans que notre Premier ministre ne tweete ses «profonds regrets» ?

Quoi qu'il en soit, Manuel Valls avait promis d'aborder le sujet au cours de sa visite, entre le plat du jour et le dessert. Et c'est ainsi, raconte son confrère LE JEUNE INDEPENDANT, que l’ambivalent Premier ministre français, fin orateur et aussi prompt à tonner qu’à se fondre en excuses, a donc anticipé sur les questionnements dès son arrivée à Alger. « C’est avec un état d’esprit positif, constructif et amical que nous sommes ici, parce que l’amitié entre l’Algérie et la France dépasse les petits problèmes », a-t-il déclaré. De son côté, le Premier ministre a indiqué que les relations entre l’Algérie et la France étaient « exceptionnelles ». Pour preuve, la visite de son homologue a été sanctionnée par la signature de 26 accords importants, notamment dans l’industrie, la santé, les travaux publics, l’environnement et l’éducation. Les formules de politesse fusent. Poignées de mains. Sourires amicaux. En clair, il faudrait plus qu’un incident médiatique pour brouiller les relations profondes et complexes entre la France et l’Algérie.

Alors tension ou couac de circonstance, dans les relations entre Alger et Paris, interroge à son tour EL WATAN ? Les épisodes de «je t’aime, moi non plus» entre les deux pays ont souvent émaillé les visites d’officiels français. Le ton monte et descend au gré des conjonctures, suivant les baromètres de popularité ou d’impopularité des dirigeants des deux pays auprès de leurs populations respectives. Mais les brouilles entre les deux États ont toujours trouvé matière à compromis dans les affaires. Hier, l'Algérie et la France ont signé trois accords de partenariat dans les secteurs du transport ferroviaire et de l'agroalimentaire.

En revanche, note le site ALGERIE FOCUS, l’accord portant sur l’implantation d’une usine Peugeot en Algérie, lui, n’a pas été signé. Pis, les autorités algériennes ont annoncé qu’il a sera ultérieurement finalisé. Ce qui signifie que ce projet, qualifié pourtant de stratégique par le gouvernement algérien, est l’objet d’un blocage inexplicable. Certaines sources proches de ce dossier n’écartent pas l’hypothèse de considérations politiques à l’origine de son gel. En d'autres termes et alors qu’au Maroc, les investissements français semblent connaître une croissance phénoménale, notamment depuis l’annonce la semaine dernière d’un investissement de Renault de 900 millions d’euros avec la clé plus de 50.000 emplois, en Algérie, les projets français subissent un ralentissement notable.

D'où cette question : peut-on croire que la réaction colérique d’Alger soit la conséquence du seul fait lié au traitement médiatique de l’affaire Bouchouareb, rattrapé par le scandale "Panama Papers" ? Tout le monde sait que de nombreuses personnalités et des membres du gouvernement algérien détiennent et ont érigé, dans des circonstances douteuses, des fortunes en France sans que cela fasse scandale. Les raisons de la crise entre Alger et Paris sont donc ailleurs.

Du côté algérien, précise LE QUOTIDIEN D'ORAN, il est clair que la dégradation des relations entre Alger et Paris n'est pas due à la presse française, mais au positionnement français dans le conflit ouvert par le Maroc avec le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, qui a consisté en un soutien partial et sans équivoque à ce pays. De ce positionnement si peu diplomatiquement formulé par Paris, Alger en a donc tiré la conclusion que partenariat «d'exception» ou pas avec l'Algérie, la France est et restera l'allié stratégique du Maroc et que sa politique régionale est basée sur ce concept. De quoi par conséquent désillusionner les autorités d'Alger sur ce partenariat «d'exception» censé avoir été insufflé dans les relations algéro-françaises et dont elles constatent que Paris ne le conçoit que comme étant à sens unique. C'est là, écrit le journal, la cause de la brouille qui agite aujourd'hui les relations franco-algériennes, qui a été probablement encore plus envenimée par la conviction qu'ont eu, à tort ou à raison, les autorités algériennes que la campagne de presse hostile déclenchée en France contre l'Algérie ne serait pas une opération à laquelle aurait été étranger le gouvernement Hollande-Valls lui-même.

Enfin autre raison invoquée : les plus avertis, précise EL WATAN, évoquent la guerre de succession à quelques encablures de 2019 et de la fin du mandat de Bouteflika. Après une lune de miel qui aura duré trois années, la France semble, en effet, s’inquiéter pour son avenir, ou plutôt l’avenir de ses affaires en Algérie. L’après-Bouteflika est incertain et du côté algérien, le clan présidentiel sent que son allié d’hier, auquel toutes les facilités ont été accordées, commence à le lâcher. Les raisons de cette brouille seraient donc à chercher du côté du palais présidentiel, où la guerre de succession fait rage, révèlent des sources bien informées, tout en précisant : jusqu’à l’heure actuelle, les noms qui circulent dans les couloirs de cette institution ne font pas consensus. Or dans une course effrénée pour le gâteau Algérie, la France ne peut se permettre de perdre ce qu’elle a obtenu depuis 2013. Aujourd'hui, la maladie du Président et la gestion des affaires du pays par son frère ouvrent la porte sur l’inconnu. Ce qui n’arrange pas la France, qui veut avoir la garantie que le marché algérien ne changera pas de main. Or pour y arriver, conclue le journal, elle détient une multitude de leviers de pression et le dossier des fortunes mal acquises érigées en France par de nombreux responsables algériens en est un.

Par Thomas CLUZEL

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