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Un secouriste près d'un pont effondré sur la rivière Rimac, au Pérou

Torrents de boue et règlements de compte au Pérou

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Des pluies diluviennes causées par El Niño s'abattent depuis plusieurs jours sur le Pérou, provoquant inondations, avalanches et coulées de boue. Le dernier bilan s'établit à 75 morts.

Un secouriste près d'un pont effondré sur la rivière Rimac, au Pérou
Un secouriste près d'un pont effondré sur la rivière Rimac, au Pérou Crédits : EL COMERCIO - AFP

Certains tentent de dégager leur logement avec des seaux et des pelles, quand d'autres préfèrent attendre sur les toits. Il faut s'accrocher aux murs ou aux grilles pourvu qu'elles tiennent. Et surtout ne pas s'enfoncer. Depuis plusieurs jours, des pluies diluviennes s'abattent sur le Pérou, causant les pires inondations auxquelles le pays doit faire face depuis quasiment un siècle. Des pluies qui sèment le chaos. Le dernier bilan fait état d'au moins 75 morts. Plus de 600 000 personnes sont aujourd'hui impactées. On compte des centaines de blessés, des dizaines de disparus et près de 100 000 sans-abri. Selon THE GUARDIAN, plus de 115 000 habitations ont été endommagées ou emportées et une centaine de ponts détruits. Une partie de la capitale, Lima, est toujours privée d'eau potable.

Les images diffusées par les médias témoignent, d'ailleurs, de la détresse de ces Péruviens, tentant d'échapper aux torrents de boue dévastateurs. Des scènes impressionnantes. Sur l'une de ses vidéos, un homme encore au volant de sa voiture est littéralement projeté contre un rocher. Sur une autre, tandis qu'il filme la puissance du courant, entraînant tout sur son passage (des blocs de béton, des camions, des animaux), l'homme voit apparaître sur son écran une forme mouvante. On la distingue à peine. Et puis elle se fait de plus en plus précise. Soudain une femme surgit, le corps entièrement recouvert de boue, tentant de s'extraire d'un tas de débris.

En réalité, cette catastrophe climatique n’est pas une nouveauté dans le pays, rappelle le quotidien péruvien LA REPUBLICA, repéré par le Courrier International. Le même événement était déjà rapporté en 1925. Ce désastre est resté dans les annales, à l’instar de celui de 1957. Les experts appellent ce phénomène climatique « le Niño côtier ». Il est dû à un réchauffement anormal de la frange maritime, la plus proche des côtes du Pacifique, avec des températures de l’eau jusqu’à cinq degrés supérieures à la normale. L’augmentation de la température de l’océan génère alors une forte humidité qui se transforme en d’énormes précipitations, tandis que les vents en provenance du sud du pays et qui, eux, habituellement viennent refroidir les eaux, perdent de leur puissance. Enfin en 1925, le phénomène avait également ceci en commun, avec la situation actuelle, qu’une forte sécheresse avait précédé, pendant des semaines, l’arrivée de pluies torrentielles. Or au mois de novembre dernier, l’état d’urgence avait déjà été déclaré à cause de feux de forêts, qui avaient dévasté 12.000 hectares de terre.

D’où la question que tout le monde se pose : Pouvait-on prévoir la catastrophe ? Pour sa défense, le président péruvien affirme, lui, que la pluie n’aurait pas pu être prédite. Et c'est vrai qu'aucun organisme pas même au niveau international, comme par exemple l'Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOOA), ne peut véritablement pronostiquer la configuration du « Niño côtier ». En 2014, par exemple, la dite agence avait émis une alerte maximum, mais la catastrophe annoncée ne s’était pas produite. En d'autres termes, parce que la zone du Pacifique située au large du Pérou est complexe, le « Niño côtier » est un défi absolu à la prévision. Cette complexité, expliquent les météorologues toujours interrogés dans les colonnes de LA REPUBLICA, repose sur le système des courants marins qui gouvernent cette zone, à quoi s’ajoute le régime de l’anticyclone du Pacifique Sud, dont la dynamique n’est pas forcément couplée à celle du Pacifique central (où se situe, justement, le Pérou).

Reste que courant janvier, l’Institut péruvien d’observation du phénomène El Niño avait, lui, communiqué un niveau d’alerte supérieur. Et c'est ainsi que devant le nombre de morts et les dégâts causés par ces inondations, à présent, les critiques fusent contre le gouvernement. En clair, les scientifiques accusent l’État d’avoir ignoré leurs avertissements. Ou dit autrement, celui-ci n’aurait pas mis en œuvre les moyens pour se préparer correctement aux catastrophes liées aux changements climatiques. Sur Twitter notamment, relève LE TEMPS, le maire de la capitale Lima est pointé du doigt pour son action jugée insuffisante, voire inexistante. Il disposait de 34 millions débloqués par le Ministère de l’économie et des finances pour prévenir les catastrophes dans sa ville, mais il n’en a investi qu’un seul, déplore l’écrivain Gustavo Escribe. Et lorsqu'on sait que l'élu, en place depuis 2014, est également visé par de nombreuses accusations de corruption, on aura vite fait de comprendre que le drame est devenu, aussi, l'occasion de régler ses comptes. C'est encore le cas pour les partisans de Keiko Fujimori (la candidate défaite aux élections présidentielles de juillet 2016) qui ne mâchent pas leurs mots à l'égard du nouveau chef de l'Etat.

Face aux divergences, certains en appellent, tout de même, à l’unité nationale et fustigent ceux qui exploitent la douleur à des fins politiques. C'est ainsi que face à la catastrophe la solidarité s’organise, en particulier, sur les réseaux sociaux avec ce mot d’ordre: #UnaSolaFuerza (une seule force). De sorte que les dons s'accumulent, tant bien que mal. Il faut dire que le temps presse : Des milliers de personnes sont désormais privées d’eau, le prix des denrées alimentaires explose et le risque d’épidémies plane. Lundi, une femme est morte de la dingue.

Enfin cette tragédie révèle un autre phénomène : l’ampleur des inégalités qui minent le pays. Sans surprise, les premières victimes sont les citoyens qui vivent dans les conditions les plus précaires. Ceux dont les habitations, faites de bric et de broc et recouvertes de toits de tôle ondulée, s’agglutinent sur les « cerros », ces collines de sable impropres à la construction. La fracture causée par l’extrême centralisation du pays apparaît également dans ces régions isolées, où les secours tardent à arriver. A présent et faute de prévisions plus solides, les météorologues annoncent la fin du phénomène El Niño pour l'automne, c'est-à-dire à la fin du mois d'avril. Ce qui signifie que d’ici là, conclue LA REPUBLICA, le Pérou peut encore s’attendre à d’autres déluges.

Par Thomas CLUZEL

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