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Zheng Tao, champion olympique du 100m dos à Londres en 2012

Toute limite imposée n'inspire-t-elle pas le désir d'aller au-delà ?

7 min

Les matins des écrivains |Dans le cadre des Matins des écrivains, la Revue de presse internationale a été écrite par Thomas Cluzel et l'écrivaine Valentine Goby. Ils reviennent sur la polémique Kaepernick, les arbitres de foot interdits par Daech et les Jeux Paralympiques de Rio.

Zheng Tao, champion olympique du 100m dos à Londres en 2012
Zheng Tao, champion olympique du 100m dos à Londres en 2012 Crédits : BEN STANSALL - AFP

Cette nuit, aux Etats-Unis, la question à 100 000 dollars était de savoir si, au stadium de San Diego, Colin Kaepernick (le quarterback de San Francisco) refuserait une fois de plus de se lever pour l’hymne national ? Et la réponse est ... oui. Au moment même où les premières notes de la Bannière Étoilée ont retenti, raconte ce matin USA TODAY, le meneur de jeu a posé un genou à terre, s'attirant aussitôt des huées dans le stade.

Comme il y a une semaine, le métis de 28 ans, considéré comme l’un des meilleurs joueurs de sa génération a donc récidivé, et ce alors même que la tradition veut que tous, joueurs mais aussi entraîneurs et spectateurs se lèvent pour entonner l'hymne, regard tourné vers le drapeau, dans un moment de communion patriotique.

Vendredi dernier, déjà, pour justifier son geste, le meneur de jeu des 49ers avait déclaré : "Je ne vais pas afficher de fierté pour le drapeau d'un pays qui opprime les Noirs". Evidemment, dans un pays, écrit THE NEW YORK TIMES, qui se distingue des autres par sa façon de marier sport et patriotisme, il n'en fallait pas davantage pour que ce geste suscite rapidement les attaques au vitriol de tous ceux qui reprochent aujourd'hui au footballeur non seulement de bafouer un symbole, mais aussi de politiser son sport. Lundi, Donald Trump a qualifié d'exécrable la posture de Kaepernick, lui conseillant de chercher un pays mieux adapté. Quant au célèbre présentateur de la chaîne FOX NEWS, Sean Hannity, il n'a pas hésité, lui, a entonné cette petite musique raciste : Kaepernick se serait converti à l’Islam, il n’est donc plus patriote. De son côté, le quaterback de la Nouvelle Orléans, Drew Brees, fustigeant son homologue de San Francisco s'interroge : n'est-il pas paradoxal, dit-il, que Kaepernick reste assis alors que c’est l’hymne et le drapeau qui lui donnent le droit de s’exprimer ? A moins que ce ne soit justement l’inverse, semble lui répondre le quotidien américain. En d’autres termes, la contradiction n’est-elle pas plutôt chez ceux qui claironnent haut et fort les libertés, que symbolise l'hymne national, pour critiquer ensuite ceux qui font usage, précisément, de ces libertés ?

Et puis toujours s'agissant ce matin de foot, mais de soccer cette fois-ci, le quotidien de Londres THE INDEPENDENT nous apprend que Daech a décidé d'interdire les arbitres sur les terrains de football.

Alors que des matches doivent avoir lieu à Deir ez-Zor, l'un des bastions syriens de l'organisation terroriste, les responsables ont demandé aux organisateurs de bannir les arbitres, ces derniers étant accusés «de ne pas juger selon ce qu’Allah a révélé». Ou dit autrement, comme s’en amuse le journal britannique, de privilégier les lois de la Fifa au détriment de celles de la charia.

Dès-lors, comment éviter qu'un match sans arbitre n'ouvre logiquement la voie à toutes sortes de dérives ? Daech a tout prévu. Une formule de compensations a été mise en place pour les joueurs blessés. Pour faire simple, peut-on lire ce matin sur le site d'information belge 7 SUR 7, le joueur victime d'un tacle un peu trop appuyé pourra demander réparation ou se faire justice lui-même, en clair se venger. C'est ce qu'on appelle communément la loi du talion.

D'où cette question, ce matin, d'un certain Honoré de Balzac : "Les souffrances les plus vives ne viennent-elles pas du libre arbitre contrarié ?"

Sport toujours. Direction cette fois-ci le Brésil.

La beauté des murènes, par Valentine Goby

Voyez le corps de Zheng Tao. Il vient de sauter dans la piscine. Il se tourne dos au bassin, les pieds contre le carreau sous le plongeoir, et mord entre ses dents la serviette que lui tend un jeune homme. Il attend, tissu dans la bouche, parfaitement immobile. Au signal il se jette en arrière, devient torpille, puis splendide murène sous les néons, une ondulation pure, ininterrompue sauf le temps d’une vrille pour parcourir la distance à rebours. Une minute 13 secondes et 56 centièmes plus tard, sa tête touche le mur. Alors de joie Zheng Tao jaillit hors de l’eau, toute verticalité, puis flotte droit tel une balise cardinale parmi les remous turquoise. Il est médaillé d’or du 100m dos, à Londres en cet été 2012. Il n’a pas de bras. C’est peut-être pourquoi son nom ne vous dit rien. Il est champion des Jeux Paralympiques.

A d’autres il manque une jambe, ou deux, les membres sont atrophiés, les articulations dysfonctionnent. La perfection du mouvement leur est refusée, mais le combat qu’ils mènent dépasse l’idée de performance et d’esthétique. D’autres iront toujours plus vite, plus loin, plus haut qu’eux. Comme le corps de Zheng Tao, leur corps est un défi constant à la fatalité, admirable du fait même qu’il ne peut triompher tout à fait - le bras manquera, la jambe manquera toujours ; et de cette persévérance lucide, de cet effort pour extraire le meilleur de son incomplétude, leur corps tire une beauté insolite et force le respect.

Une bande-annonce des jeux paralympiques diffusée sur la chaîne britannique CHANNEL 4 alterne des images d’handicapés au quotidien et lors d’épreuves sportives. Une secrétaire prend des notes un stylo entre ses orteils, des musiciens jouent avec leurs pieds. Ce ne sont pas des victimes, mais en toutes circonstances des combattants, et la juste traduction du « yes, we can » qu’ils répètent n’est pas j’en suis capable, mais rien n’est impossible. Les premiers Jeux mondiaux des chaises roulantes et des amputés, organisés en 1948 par un médecin anglais, visaient à encourager les vétérans paraplégiques de la seconde Guerre Mondiale. L’esprit de résistance traverse ces hommes et ces femmes de part en part depuis longtemps. Plus encore que les champions olympiques, ce n’est pas l’obstacle qui les obsède à tout instant, c’est le saut.

Les Jeux Paralympiques de Rio débutent le 7 septembre prochain. La semaine dernière des athlètes de 10 pays ignoraient encore s’ils pourraient participer à la compétition, faute de budget finançant leur voyage au Brésil : les caisses du comité sont vides. Seules 20% des places disponibles avaient été réservées pour assister aux épreuves, si bien que nombre des 4300 athlètes ont eux-mêmes acheté des billets pour remplir les gradins, les distribuant à des familles brésiliennes défavorisées. Et maintenant, la destitution de la présidente Dilma Roussef, actualité brûlante et polémique, risque de dévorer le peu d’espace médiatique encore disponible pour eux.

Je le dis : je voudrais des millions d’yeux posés sur le corps de Zheng Tao et de ses dissemblables. Qu’on se souvienne que les murènes ont tant fasciné les romains, rapporte Pline, qu’ils allèrent jusqu’à les couvrir de bijoux.

Par Valentine Goby (romancière, auteure de « Un paquebot dans les arbres » -Actes sud-) et Thomas CLUZEL

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