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Photo de l'hôpital de Shenyang où Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix placé en liberté conditionnelle, est décédé

Traître ou patriote ?

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Au lendemain du décès en détention du dissident Liu Xiaobo, plusieurs voix appelant désormais le régime communiste à libérer la veuve du prix Nobel, la poétesse Liu Xia.

Photo de l'hôpital de Shenyang où Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix placé en liberté conditionnelle, est décédé
Photo de l'hôpital de Shenyang où Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix placé en liberté conditionnelle, est décédé Crédits : FRED DUFOUR - AFP

«Parmi les figures de proue de la dissidence, combien sont-ils (s’il y en a) à jouir d’une influence plus étendue que la sienne» ? Voilà comment Hu Ping, un intellectuel chinois en exil aux Etats-Unis décrivait, il y a encore quelques temps, son ami dans un article du magazine électronique ZHONGGUO RENQUAN SCHUANGZHOUKAN, republié ce matin sur le site du Courrier International. Liu Xiaobo n’était pas un dangereux terroriste, ni un sécessionniste, ni même un opposant prêt à prendre les armes pour renverser le pouvoir. Non, il se disait simplement dissident politique, en toute modestie, car il en était non seulement un porte-drapeau mais aussi certainement le porte-parole le plus important en Chine. Et puis Liu Xiaobo était avant tout un poète, un essayiste et un critique littéraire, qui croyait que la société civile, avec des moyens légaux, pouvait desserrer la chape de plomb que le Parti communiste de son pays fait peser sur un cinquième de la population mondiale. Parmi le millier d’articles dont il est l’auteur, il en est un dans lequel il écrivait ceci : «Je me moque que vous m’appeliez traître ou patriote. Si vous dites que je suis un traître, je le suis. Je suis le fils ingrat qui déterre les tombes de ses ancêtres, et j’en suis fier».

Hier, le poète révolté mais pacifique, qui purgeait une peine de onze ans de prison pour «subversion du pouvoir de l’Etat» est donc décédé. Et sa mort lamentable, écrit ce matin l'éditorialiste du TEMPS doit aujourd'hui nous alerter sur la véritable nature du pouvoir chinois. Six mois après la tournée triomphale de Xi Jinping au sommet de Davos en Suisse (et l’euphorie qu’elle a déclenchée), il est encore temps de tempérer notre jugement. Car s’il est heureux que Pékin se réclame à présent d’un ordre économique libéral, s’il est remarquable que le secrétaire général du Parti communiste chinois célèbre l’action du CICR au sein de l’ONU, il n’en est pas moins à la tête d’un système qui continue de broyer les individus et de restreindre les libertés fondamentales. Au vu de l’ascendant économique de son pays sur la scène internationale, Xi Jinping a pris le risque de bâillonner un poète jusque dans sa tombe. Voilà pourquoi il est important, conclue l'article, que des grands pays condamnent fermement l’attitude de Pékin contrairement, dit-il, au silence complice de Donald Trump et d’Emmanuel Macron, hier, lors de leur conférence de presse commune à Paris.

Et nombreuses, d'ailleurs, sont les photos à la Une de la presse ce matin pour rendre compte de cette première visite en France du nouveau président américain.

On y voit, notamment, Brigitte Macron, en première dame toute de blanc vêtue, Melania Trump en robe fourreau rouge lui apporter la réplique, sans oublier la cravate bleue arborée par le locataire de la Maison-Blanche. De quoi placer d’emblée, cette visite, sous le signe bleu-blanc-rouge. Il est également beaucoup question dans la presse de leur dîner à quatre, au Jules Vernes, cet opulent restaurant étoilé niché au deuxième étage de la Tour Eiffel et réputé pour être une destination touristique trop chère, commente ce matin THE WASHINGTON POST. L'occasion, aussi, pour le quotidien américain, à l'instar de nombre de ses confrères, de constater combien à mesure que leurs présidences vieillissent lentement, il devient clair que les deux chefs d'Etat ont, en réalité, beaucoup de choses en commun. Bien sûr, lorsqu'ils se tiennent côte à côte à côte, il est sans doute difficile de repérer tout de suite la moindre ressemblance. Et pas uniquement dans leur manière de se tenir. Quand l'un a étudié la philosophie et peut citer Molière de mémoire, l'autre est une ancienne star d’une émission de télé-réalité connu pour commencer sa journée sur Twitter. Mais, si différents soient-ils, ces deux présidents cumulent de nombreux points communs, note le magazine FOREIGN POLICY.

Tout d’abord, Macron a peut-être fait campagne sur un programme progressiste, il n’est pas pour autant Hillary Clinton. Ensuite, nouveau venu en politique il se présentait, comme son homologue américain, pour la première fois à une élection présidentielle. Et il est arrivé à attirer sur son nom une part de la colère antisystème qui a causé la perte des politiques traditionnels en France, comme aux États-Unis. De même, son premier projet de loi visant à «moraliser » la vie publique (notamment en interdisant aux politiques d’effectuer plus de trois mandats successifs) est en quelque sorte une version plus poétique du cri de ralliement populaire de Trump : «Assécher le marais». Enfin, là surtout où les deux hommes ont un vrai point de convergence, vient de ce que le président des États-Unis a trouvé auprès de cet ancien banquier d’affaires un négociateur pragmatique, un patriote plus soucieux de défendre les intérêts de la France que de faire la leçon à Washington sur les valeurs progressistes.

Et il s'en trouve certains, d'ailleurs, que cette visite agace tout particulièrement, ce sont nos voisins britanniques, qui voient dans cet événement diplomatique la fin de la relation spéciale liant le Royaume-Uni et les États-Unis.

Pour l'hebdomadaire de Londres, THE SPECTATOR, la visite du président américain à Paris constitue avant tout une défaite pour Royaume-Uni. Plus que tout, Trump qui se pointe à Paris (et non à Londres), c'est une gifle dans la tête des Britanniques inhospitaliers, peste l'éditorialiste. Toujours selon l’hebdomadaire conservateur, la principale raison de cette jubilation gauloise est que pendant les cinq années d’enfer sous Hollande, la France a été ridiculisée sans vergogne par son voisin d’outre-Manche. Le journal rappelle, d'ailleurs, qu’en 2014 le Premier ministre de l’époque, Manuel Valls, s’était même rendu à Londres pour dénoncer le «french bashing» de la presse britannique. Désormais, le Royaume-Uni quitte l’Union européenne dans la douleur, alors que la France, elle, a un nouveau président audacieux, de quoi lui redonner confiance.

Et de confiance, justement, le Royaume-Uni semble en manquer cruellement ces derniers jours

Hier, le gouvernement britannique a publié son projet de loi pour organiser la transposition des lois européennes dans la législation, dans le cadre de la procédure de divorce entre le Royaume-Uni et l'UE. La publication de ce «Repeal Bill» est la première étape d'un long processus législatif. Le Parlement devrait organiser très prochainement un débat pour en discuter, après la trêve estivale. Mais dès hier, aussitôt le texte connu, précise THE GUARDIAN, les députés gallois et écossais ont annoncé, dans un communiqué commun, qu’à moins de «changements majeurs», ils ne voteraient pas la loi. Pas plus, d'ailleurs, que le Labour. Preuve que la tentative mardi, de la Première ministre britannique de proposer à l'opposition travailliste une collaboration dans le cadre du Brexit témoignait, surtout, d'une très grande fragilité. Plus que jamais, les fronts semblent à présent se durcir. De la difficulté de choisir son camp : traître ou patriote.

Par Thomas CLUZEL

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