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Le président américain Barack Obama et la chancelière allemande Angela Merkel

TTIP : les sourires avant la grimace

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Barack Obama et Angela Merkel ont mis dimanche leur poids dans la balance pour défendre le projet d'accord de libre-échange UE-USA, malgré l'opposition croissante qu'il suscite des deux côtés de l'Atlantique.

Le président américain Barack Obama et la chancelière allemande Angela Merkel
Le président américain Barack Obama et la chancelière allemande Angela Merkel Crédits : Kevin Lamarque

On connaissait déjà de lui son sourire éclatant. Quant à elle, pourtant si réservée habituellement en public, elle n'a pu s'empêcher, cette fois-ci, d'exprimer son enchantement, sinon sa jubilation. Il faut dire qu'avant son arrivée, hier, en Allemagne, le président américain Barack Obama n'avait pas lésiné déjà sur les éloges à l'égard de son hôte, la chancelière Angela Merkel. Dans un long entretien accordé la veille au journal BILD, le plus lu du pays, il avait littéralement porté son « amie Angela » aux nues : elle incarne beaucoup des qualités d'un dirigeant que j'admire le plus, a-t-il notamment précisé, allant même jusqu'à évoquer « son sens de l'humour ». Ce qui, en effet, nous laisse à penser que le président a bien une relation privilégiée avec mutta Merkel.

Quoi qu'il en soit, la photo du couple s'affiche partout ce matin et sous tous les angles, certains allant même jusqu'à suggérer, de manière pour le moins sournoise, les prémisses d'une véritable alchimie. Un couple pourtant étrange, note ce matin THE WASHINGTON POST. Et de fait, les choses avaient plutôt assez mal démarré entre Barack et Angela. En 2008, tout d'abord, en pleine campagne électorale, le candidat démocrate avait essuyé un refus poli mais ferme de la part de la chancelière, lorsqu’il avait demandé à prononcer un discours symbolique à la Porte de Brandebourg et n’avait obtenu que la Colonne de la Victoire, au cœur du parc de la capitale. Quelques années plus tard, précise LE TEMPS de Lausanne, un nouveau refus d’Angela Merkel avait refroidit un peu plus encore les relations bilatérales, lorsque cette dernière avait refusé d’envoyer ses troupes en Libye. Enfin le chapitre des écoutes téléphoniques de la NSA (et en particulier le portable de la chancelière mis sur écoute par l’agence de renseignements américaine) avait achevé d’attiser la méfiance entre les deux partenaires.

Mais si Barack Obama avait au départ une relation distanciée avec l’Allemagne, il a fini par apprendre à apprécier son rôle international, constate le TAGESSPIEGEL. Or Washington analyse de façon très pragmatique qui contribue le mieux à la solution des conflits internationaux. Ainsi, l’engagement allemand dans les négociations en vue de parvenir à un accord sur le nucléaire iranien a été particulièrement apprécié outre-Atlantique. Et face au regain d’agressivité de la Russie, Berlin est perçu comme un contrepoids important : l’Allemagne a notamment joué un rôle moteur dans la négociation du catalogue de sanctions adopté par les Européens à l’égard de Moscou, suite à l’annexion de la Crimée. Enfin, on pourrait ajouter un dernier élément pour mieux comprendre ce rapprochement. Lorsqu’en 2010 Barack Obama avait lancé son programme de ré-industrialisation des États Unis, il semblait avoir un modèle en tête : l’Allemagne. Le président voulait doubler les exportations des États-Unis, créer des postes d’apprentissage pour les jeunes et un système de transfert technologique faisant penser aux instituts allemands érigés en modèle de partenariat entre le monde de la recherche et l’industrie. Or à l'époque, le magazine THE ATLANTIC avait été jusqu'à parler de jalousie envers l’Allemagne.

Dès-lors, Berlin est-il en train de devenir le partenaire privilégié de Washington ?, interroge à nouveau LE TEMPS. L’Allemagne, appréciée pour sa solidité économique et son engagement diplomatique, pourrait ravir au Royaume-Uni son statut de meilleur allié de l’Amérique. Les Américains ne semblent plus éprouver d’émotion particulière pour les Britanniques, explique un politologue interrogé dans les colonnes du journal. Et vu de Washington, l’Allemagne est non seulement le garant de la cohésion de l’Union Européenne mais aussi le seul allié européen qui soit véritablement capable d’agir.

Plusieurs dossiers sont à l’ordre du jour et les points de friction encore nombreux.

Si hier encore Barack Obama n'a pas tari d'éloges sur Angela Merkel, c'est qu'il compte, en réalité, sur le soutien de la chancelière pour faire avancer l’accord de libre-échange transatlantique, auquel est opposée une majorité de l’opinion germanique. Car quand bien même la République Fédérale est l’un des pays qui ont le plus profité de l’abolition des frontières douanières et de la globalisation (le volume des exportations allemandes a doublé depuis le début des années 90, l’excédent de la balance commerciale représente plus de 8% du PIB et le chômage est au plus bas), pour autant, 55% des Allemands sont opposés à la signature d’un accord de libre-échange avec les États-Unis. Il faut dire que la globalisation a un prix social jugé élevé, précise LE TEMPS. Selon les calculs d'un institut de Berlin, seuls les 10% d’Allemands les plus fortunés se sont enrichis depuis 2000, tandis que les classes moyennes sont confrontées à la stagnation de leur pouvoir d’achat. Cet accroissement des inégalités expliquerait donc en partie l’opposition des Allemands au TTIP.

Et d'ailleurs, juste avant l’arrivée de Barack Obama, le ministre de l’économie allemand a prévenu : ce traité de libre-échange transatlantique va échouer si les États-Unis ne font pas de concessions. Dans une interview au quotidien économique HANDELSBLATT, le numéro deux du gouvernement allemand a déclaré : « Les Américains ne veulent pas ouvrir leurs appels d’offres publics aux entreprises d’Europe. C’est, selon moi, tout le contraire du libre-échange ». Et d'ajouter : « Si les Américains s’en tiennent à cette position, nous n’avons pas besoin de traité de libre-échange. Et le TTIP va échouer. »

Sans compter que le scepticisme envers ce traité va croissant dans les populations, tant européenne qu’américaine, rappelle DIE TAGESZEITUNG. Selon un récent sondage de la Fondation Bertelsmann, seuls 19 % des Allemands et 15 % des Américains sont favorables au TTIP. Les opposants sont, d’ailleurs, pour la plupart très bien informés, assure le quotidien berlinois. Ils craignent en particulier que les multinationales imposent plus facilement leurs intérêts, tandis qu’eux-mêmes devraient s’attendre à des normes moins favorables concernant à la fois leurs conditions de travail, la qualité des produits de consommation et les normes environnementales. Il est difficile de donner tort à ceux qui accusent le TTIP d’être totalement soumis aux intérêts des grandes entreprises, reconnaissait, lui-même, il y a peu le quotidien de la City THE FINANCIAL TIMES. Un problème accentué, dit-il, par le déficit démocratique de l’Europe, d’une ampleur telle que peu d’Européens s’attendent à ce que les accords soient soumis à l’examen législatif nécessaire auquel procèdent certains Parlements nationaux. De son côté DIE TAGESZEITUNG a choisi son camp, lui qui affichait ce week-end une photo mettant en scène le président Obama en train de signer un TTIP de la démocratie et de l’environnement.

Par Thomas CLUZEL

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