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Le président iranien Hassan Rohani.

Un coin du voile se lève sur l'Iran.

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : les réformateurs iraniens ont été confortés dans leur politique d'ouverture en enregistrant une forte progression aux législatives face aux conservateurs, sans qu'aucun des deux camps n'obtienne la majorité au Parlement.

Le président iranien Hassan Rohani.
Le président iranien Hassan Rohani. Crédits : Morteza Nikoubazl

A l'issue des élections législatives de ce week-end, la percée des réformistes offre, a priori, un espoir aux Iraniens. L’espoir, c’était d'ailleurs justement le nom de la liste commune aux candidats réformateurs et modérés qui ont remporté, selon les derniers résultats, près d'un tiers des sièges au Parlement, soit trois fois plus que dans la précédente Assemblée. Et c'est également le sentiment partagé par nombre de commentateurs. Quand la correspondante du TEMPS de Lausanne écrit, lentement, fébrilement, un coin du voile se lève sur l’Iran, porté par un vent d’espoir, son confrère, l'éditorialiste du quotidien réformateur iranien ETEMAAD estime que ce nouveau Parlement est à même de faire renaître l’espoir dans la société. Dans un pays caractérisé par une théocratie militaire extrêmement rigide, à laquelle on reproche des violations des droits de l’homme, toute allusion à une ouverture est un message d’espoir, écrit à son tour l'éditorialiste d'EL PAIS. Enfin dans les colonnes du quotidien gouvernemental IRAN, repéré par le Courrier International, on peut lire à nouveau ces mots : les résultats des législatives représentent le deuxième pas vers la concrétisation des espoirs, le rétablissement du calme et le redressement économique du pays.

Preuve, là encore, du changement à l'œuvre en Iran, même le quotidien conservateur RESALAT reconnaît l’échec de l’aile dure de la République islamique. Nous devons tous accepter que la compétition politique et la concurrence électorale sont finies, dit-il, et qu’à présent il faut de l’amitié et de l’unité pour construire et servir la population.

Il faudra sans doute espérer encore longtemps pour changer le régime.

Même si l’enjeu de ce scrutin n’était pas de renverser la théocratie mais de voter plutôt pour un modèle de société, la lecture de la presse conservatrice n'est pas franchement de nature à nous couvrir d’optimiste. Le journal JAVAN, en particulier, proche des gardiens de la révolution, s’en prend aux habitants de Téhéran qui ont été affectés, dit-il, par les antirévolutionnaires et les étrangers, via les chaînes satellite et les réseaux sociaux. Un ton similaire, d'ailleurs, à celui qui avait prédominé pendant les derniers jours de la campagne électorale, quand les conservateurs accusaient les réformateurs d’être soutenus par le Royaume-Uni et la BBC, diffusée en persan depuis Londres, la bête noire de la République islamique d’Iran.

Et voilà pourquoi la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG estime que les résultats de ces élections ne mettront nullement un terme à la lutte pour le pouvoir entre réformateurs d'un côté et conservateurs de l'autre. Au contraire, cette lutte va encore s'intensifier, écrit le quotidien de Munich, avant de préciser : les durs du régime sont certes affaiblis, mais ne sont pas vaincus. Ils demeurent un groupe puissant au Parlement et ce qui est plus important encore, ils contrôlent toujours la plupart des institutions. Même analyse pour son confrère turc ZAMAN, pour qui le succès électoral du camp du président Rohani est moins l’annonce d’un changement profond que celle d’une crise profonde de la politique iranienne.

Et d'ailleurs, depuis la révolution islamique il y a trente ans, l'Occident a toujours cru à un succès des réformateurs en Iran. Mais en vain, car à chaque fois tous les espoirs ont été déçus, tranche la NORD-WEST ZEITUNG. Et pourquoi ? Parce que les acteurs politiques de ce pays sont, dit-il, tous des profiteurs du même système dont ils sont issus.

Voilà pourquoi reprend la correspondante du TEMPS de Lausanne, les sceptiques verront surtout dans ces résultats une victoire des pragmatiques plus qu’un retour des réformistes. Et rappelleront que si ce vote anti-conservateur (symbolique d’une soif de changement) a été respecté, le régime est loin de changer ; que l’ouverture économique favorisée par la récente levée des sanctions ressemble plus au modèle à la chinoise (c'est à dire qu’il ne garantit pas une ouverture sociale encore largement sous contrôle) ; que les libertés des femmes restent bafouées ; que les deux ex-rivaux d’Ahmadinejad lors du scrutin de 2009 sont encore en résidence surveillée ; et que cette ouverture en interne n’aura pas d’impact majeur sur la politique étrangère de l’Iran, notamment son ingérence dans le conflit syrien.

L’accord sur le nucléaire et la levée des sanctions ont favorisé le camp réformateur. Mais là encore, des doutes subsistent.

THE TIMES OF ISRAEL, en particulier, assure que l’Iran est prêt à lancer un satellite en orbite aujourd'hui ou demain, ce qui soulève des inquiétudes sur le développement potentiel par Téhéran de missiles balistiques intercontinentaux. Selon des images satellites obtenues la semaine dernière, le centre spatial situé dans le nord de l’Iran se prépare activement. Téhéran a même diffusé une notice aux aviateurs les avertissant de s’éloigner de la zone pendant ces deux jours. La fusée placée sur le site, appelée Simorgh (phœnix en farsi), est conçue pour amener une charge de 100 kilogrammes à une orbite de 500 kilomètres. Et bien entendu, en cas de succès, son lancement représenterait une réussite majeure pour un programme de missiles ayant remarquablement progressé ces dernières années grâce, notamment, à l'aide de la Corée du Nord.

L’affirmation de projets d’un satellite iranien arrive, d'ailleurs, juste après un lancement réussi de la Corée du Nord et quelques semaines après la finalisation par l’Iran d’un accord nucléaire avec les grandes puissances mondiales. Or dans le cadre de l’accord, l’Iran ne peut pas développer de missiles balistiques capables de porter une tête nucléaire. Sauf que Téhéran a déclaré que son programme de missiles balistiques n’était pas lié à l’accord historique. Aujourd'hui, l’Iran affirme posséder des missiles balistiques d’une portée de 2 000 kilomètres, capables de frapper à la fois Israël et son rival régional l’Arabie saoudite. Ces dernières semaines, de hauts fonctionnaires iraniens ont d'ailleurs annoncé que Téhéran avait doublé ses efforts pour développer ses capacités de missiles balistiques.

Tous ces mouvements éveillent, évidemment, des inquiétudes dans les capitales du proche Orient mais aussi au sein du Congrès américain, y compris dans le camp du président Obama. Les démocrates ayant soutenu l’accord sur le nucléaire craignent désormais de voir l’administration céder trop de terrain à Téhéran. « Il va falloir que nous déclarions clairement que nous n’allons pas tolérer leur mauvais comportement et que nous sommes prêts à punir l’Iran », a notamment déclaré à FOREIGN POLICY un sénateur démocrate qui a voté en faveur de l’accord sur le nucléaire. Mais pour l'heure, si le Congrès pousse l'administration à prendre des mesures pour entraver l'Iran, précise le magazine SLATE, le secrétaire d'État John Kerry temporise. Il a d'ailleurs lancé un appel aux législateurs, la semaine dernière, pour qu’ils retardent l’examen du renouvellement de la Loi sur les sanctions contre l'Iran.

Par Thomas CLUZEL

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