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Graffiti d'une croix gammée barrée, avec l'inscription : Nazis, dehors!

Un défi pour la démocratie

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : La Cour constitutionnelle allemande a rejeté la demande d'interdiction du parti néo-nazi NPD, dans un contexte d'essor de la droite populiste anti-immigration.

Graffiti d'une croix gammée barrée, avec l'inscription : Nazis, dehors!
Graffiti d'une croix gammée barrée, avec l'inscription : Nazis, dehors! Crédits : ROLAND WEIHRAUCH / DPA - AFP

Hier, la Cour constitutionnelle allemande a rejeté la demande d’interdiction du parti d’extrême droite NPD. A l’unanimité, les juges ont estimé que, certes, le parti de la droite dure nourrissait des objectifs anticonstitutionnels mais qu'il n’y avait pas, en revanche, d’éléments concrets de poids laissant penser que l’action du parti puisse être aujourd'hui couronnée de succès. En réalité, aussi déstabilisante soit elle, cette décision ne constitue même pas véritablement une surprise. La veille, l'un des initiateurs de cette demande d'interdiction, sous couvert d'anonymat, confiait lui-même dans les colonnes du BERLINER ZEITUNG : « Nous ne sommes pas follement optimistes ». Et de fait, 15 ans plus tôt, une première requête à l'initiative du Bundesrat avait déjà échoué à faire interdire ce parti, dont la Chambre haute considère pourtant qu'il partage « des caractéristiques essentielles » avec le nazisme.

Reste que si personne ne s'attendait, en effet, à ce que la Cour ne réponde favorablement à la demande du Sénat, la question se pose : La République doit-elle faire taire ses adversaires par l’arme constitutionnelle ? Une fois de plus, c'est bien la Loi fondamentale allemande qui fait aujourd'hui débat. Depuis la Seconde Guerre mondiale (en raison du souvenir de la dictature hitlérienne), il est inscrit dans la Constitution la possibilité de dissoudre un parti, pour éviter l’arrivée au pouvoir de formations anti-démocratiques. Pour cela, des critères très stricts ont été fixés. De sorte qu'il n'existe que deux précédents dans l'Histoire, rappelle LA TRIBUNE DE GENEVE : une première interdiction prononcée contre un héritier du parti nazi SRPD (en 1952) ; et une seconde, quatre ans plus tard, à l'encontre du Parti communiste ouest-allemand (KPD). Une décision qui reste, d'ailleurs, très contestée en Allemagne, la Cour ayant été accusée à l'époque d'avoir rendu une décision politique en pleine guerre froide.

S’agissant du NPD, personne, évidemment, ne met en doute le caractère anti constitutionnel de ce parti, admet la FRANKFURTER RUNDSCHAU. Ultranationaliste, il prône une «Allemagne aux Allemands» et mentionne même dans son programme «la survie et le maintien du peuple allemand dans son espace vital, héréditaire d'Europe centrale», une rhétorique qui évoque, très clairement, le vocabulaire nazi. Ce faisant, on peut affirmer de manière plausible que renoncer à cette nouvelle demande d'interdiction semble aujourd’hui plus dangereux que de ne pas le faire. Ou dit autrement, selon la SAARBRÜCKER ZEITUNG, avoir des scrupules à interdire un tel parti est tout simplement déplacé. Et d'ailleurs, des églises aux syndicats, en passant par les partis politiques, tout le monde est d'accord pour dire à quel point il serait souhaitable d'endiguer la propagande nazie en Allemagne, renchérit DIE TAGESZEITUNG. Seulement voilà, lorsqu'il s'agit de prendre des mesures concrètes contre l'extrême droite et surtout quand il s'agit d'interdire son principal représentant, le NPD, tout devient beaucoup plus compliqué. Pourquoi ? Parce que le défi pour un État démocratique pourrait se résumer ainsi : l'interdiction d'un parti revient, en réalité, à limiter la liberté pour préserver la liberté.

Bien sûr, on pourrait considérer que la démocratie allemande ne fait au fond que se défendre, en interdisant un parti politique qui se bat contre la démocratie. Sans compter qu'il existe un deuxième argument, pointé par de très nombreux élus politiques, c’est la question du financement. Il est, en effet, un peu gênant pour de nombreux élus de se dire que l’État allemand finance un parti anti-démocratique, aux frais du contribuable. Ce sont deux éléments qu’on peut mettre en avant mais qui, malheureusement, ne cachent pas le fait qu'interdire un parti politique, ça ne le fait pas disparaître. En clair, la dissolution d'un parti ne signifie pas nécessairement la dissolution de ses idées.

Et d’ailleurs, que se serait-il passé si le NPD avait été interdit ? Le parti aurait, certes, disparu mais pas l'esprit de ses partisans. Car même une Cour constitutionnelle ne peut interdire un mode de pensée, si erroné soit-il, souligne le quotidien AACHENER ZEITUNG. En clair, on ne peut pas interdire la bêtise. Voilà pourquoi un seul dégoût diffus vis à vis de ce parti extrémiste ne suffit pas aujourd’hui à l'interdire, note à son tour la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG.

Interdire le NPD permettrait, certes, de lui couper les vivres, mais n'expliquerait pas pourquoi des milliers de personnes s'obstinent à soutenir un parti raciste et nationaliste. En d'autres termes, la priorité des politiques devrait être avant tout de soutenir ceux qui, dans la société civile, se battent courageusement contre l'extrême droite. Et en ce sens, une des forces de la Loi fondamentale de l'Allemagne, c'est justement la liberté des partis. Car dans une démocratie, il faut apprendre à endurer et combattre les opinions absurdes et fausses.

Ce qui pose, en revanche, la question de savoir si la maturité de la République est aujourd'hui suffisante pour se défendre vis-à-vis de ses adversaires politiques ?, interroge la FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG. En réalité, à l'heure où les discours xénophobes, de plus en plus décomplexés sous l’effet de l’essor des mouvements populistes, font fortune en Allemagne, le vrai danger n'est pas à chercher du côté du NPD. Un parti d’à peine 6000 membres ne peut pas, objectivement, représenter un péril pour la démocratie, note le SPIEGEL. En revanche, depuis le dépôt de la demande d'interdiction par le Bundestag (en 2013), le contexte a énormément changé en Allemagne. A l'époque, l'AfD n'existait pas encore. Or aujourd'hui son discours anti-immigration et antisystème a réussit à convaincre une part croissante de l'opinion, notamment depuis l'ouverture du pays aux migrants en 2015. Et d'ailleurs, peut-être même l'interdiction du NPD aurait-elle profité justement à l'AfD, note la TAGESZEITUNG.

En fin de compte, ce que révèle ce débat (qui n'est pas nouveau en Allemagne) c'est que la lutte contre les néo-nazis doit être l'affaire de toute la société, conclue DIE WELT. Et son confrère SÜDDEUTSCHE ZEITUNG d'insister encore : Il est clair désormais que pour lutter contre une radicalisation ambiante, ce ne sont pas les tribunaux qui sont requis mais le monde politique et la société dans leur ensemble.

Par Thomas CLUZEL

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