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Combattants peshmergas dans l'attente de l'offensive sur Mossoul

Un ennemi commun mais des intérêts divergents

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : l'opération pour la reprise du dernier grand bastion de l'EI en Irak, à Mossoul, aux mains des djihadistes depuis juin 2014, a été lancée.

Combattants peshmergas dans l'attente de l'offensive sur Mossoul
Combattants peshmergas dans l'attente de l'offensive sur Mossoul Crédits : Yunus Keles / ANADOLU AGENCY

Hier, dans une allocution à la télévision officielle, le Premier ministre irakien l'a annoncé : la bataille pour reprendre la ville de Mossoul, occupée par les djihadistes de Daech, a commencé. Une offensive que d'aucuns présentent, déjà, comme la plus grande bataille en Irak, depuis l'invasion du pays par les troupes américaines en 2003. Pour l'heure, le chef du gouvernement irakien n'a pas donné de précisions sur les opérations militaires lancées cette nuit. On imagine qu'elles devraient, dans un premier temps, se borner à encercler la ville, avant le début de combats de rue, probablement extrêmement violents. Les jihadistes, lourdement armés et dont on estime à 5000 le nombre de combattants sur place ont eu, en effet, des années pour se préparer à cet assaut et peaufiner la défense de la cité, rappelle ce matin THE WASHINGTON POST. Il faut dire que cette cité revêt une forte portée symbolique. Mossoul est l'une des deux capitales de l'EI. Et c'est également là-bas, qu'en juillet 2014, Abou Bakr al-Baghdadi, le calif autoproclamé de Daech était appru pour la première fois aux yeux du monde entier.

Et puis, on imagine que les combattants de l'organisation État Islamique auront, par ailleurs, d'autant plus à cœur de défendre Mossoul qu'hier ils ont perdu la ville de Dabiq, située elle en Syrie. Or même si cette ville ne constituait pas un levier stratégique majeure, en revanche, sa portée symbolique, là aussi, était particulièrement forte. L'EI la présentait, en effet, comme le site de l'ultime bataille avant l'apocalypse entre les armées chrétiennes et musulmanes, la version islamique en quelque sorte de la bataille d'Armageddon, où les forces hostiles aux infidèles devaient finir par triompher. En d'autres termes, les djihadistes avaient fait de Dabiq le symbole de leur guerre contre la coalition "croisée", ainsi qu'ils désignent aujourd'hui la coalition internationale menée par les États-Unis. Or depuis hier, le mythe de la grande bataille de Dabiq propagé par Daech est fini. D'où le titre de cet article à lire, ce matin, sur le site du quotidien de Washington : l'apocalypse n'aura pas lieu. Sans compter que la facilité avec laquelle les combattants rebelles, soutenus par la Turquie, ont chassé les djihadistes de la ville syrienne de Dabiq en a surpris plus d'un. Les combattants de Daech qui attendaient des renforts (lesquels ne sont jamais venus) se sont tout simplement enfuis. Preuve que les capacités de l'EI se réduisent aujourd'hui comme peau de chagrin. Pour autant, il ne faudrait pas sous estimer trop rapidement la force de frappe de Daech, comme l'a d'ailleurs montré l'attentat perpétré samedi à Bagdad, l'attaque la plus meurtrière perpétrée dans la capitale depuis des mois.

Au moment où débute cette offensive contre Daech à Mossoul, l'état des forces en présence témoigne d'une grande confusion

La capitale de Daech en Irak est aujourd'hui encerclée par l'armée irakienne, soutenue par l'Iran, mais aussi la coalition américaine associée aux peshmergas kurdes (Mossoul est située tout proche de la région autonome du Kurdistan), sans oublier les forces turques prêtes, elles aussi, à participer au combat. Une multitude d'acteurs qui ont tous un ennemi en commun, Daech, mais avec des intérêts différents et des objectifs parfois même contradictoires pour l’avenir de cette région.

Pour les autorités de Bagdad, tout d'abord, combattre Daech c'est avant tout s'en prendre aux sunnites. Et d'ailleurs, si Mossoul (ville à majorité sunnite) avait été prise avec une relative facilité par les jihadistes (sunnites) de Daech, c'est en partie à cause de la profonde défiance de la population locale envers les forces de sécurité irakiennes, dominées par les chiites. Autant dire que Bagdad ne voit pas d'un très bon œil la présence de la Turquie, dont des centaines de militaires entraînent (dans une base de la région) des volontaires sunnites, pour la bataille de Mossoul. Sans compter que pour Ankara la guerre contre l'organisation de l’État Islamique n'est, en réalité, rien de plus qu'un prétexte, estime la TAZ, puisque au-delà de la reconquête de Mossoul, ce que craint plus que tout la Turquie c'est que les Kurdes profitent de cette bataille pour établir un territoire sous leur contrôle. Quant aux États-Unis, chacun ne pourra que constater que si Barack Obama refuse toujours toute intervention dans la Syrie voisine, en revanche, il n'a pas hésité a renforcé sa présence militaire en Irak, dans la perspective de cette offensive visant à reprendre Mossoul à Daech. Et pourquoi, interroge LE VIF de Bruxelles ? Parce qu'avant la présidentielle américaine, l'administration Obama a ardemment besoin d'une victoire retentissante contre le califat autoproclamé de Mossoul.

Ou dit autrement, on assiste aujourd'hui à la constitution de plusieurs fronts, assez différenciés. Une situation non seulement extrêmement confuse mais aussi à haut risque, note le quotidien turc YENI SAFAK. Le terrain politique est devenu aujourd'hui si glissant, si variable et si dangereux, dit-il, qu'il est même quasiment devenu impossible de comprendre aujourd'hui les incroyables transformations survenues au Proche-Orient ces cinq dernières années.

Reste une inconnue, les suites de la prise probable de Mossoul qui pourraient être tout aussi délicates que l’opération militaire elle-même

Le portail d'information MIDDLE EAST EYE, cité par le Courrier International, rappelle que les régions d’Irak contrôlées par les Kurdes abritent déjà aujourd’hui près de 1.5 million de réfugiés. Or 1 million de personnes supplémentaires devraient fuir Mossoul lorsque l’assaut aura commencé. Et nul ne sait exactement où iront tous ces déplacés. Il ne fait guère de doute que la ville sera en grande partie réduite à un tas de décombres. Autant dire que le déplacement des plus pauvres devrait se prolonger pendant six mois au moins, selon le représentant du HCR en Irak, même si beaucoup s’accordent à dire qu’ils dureront bien plus longtemps encore. Il faudra, par ailleurs, de nombreuses années avant que la reconstruction de Mossoul puisse vraiment commencer. En d'autres termes, le manque de préparation et d’intérêt pour la dimension humanitaire de la guerre contre Daech n’est pas seulement un échec, elle risque aussi de faire le lit de la prochaine guerre d’Irak. Car une telle impréparation humanitaire risque de marginaliser encore davantage les sunnites, un phénomène qui a justement contribué à la montée de Daech.

Par Thomas CLUZEL

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