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Gréviste près d'une barricade en feu à Donges

Une immense minorité

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : en France et en Belgique, les gouvernements maintiennent le cap des réformes économiques, malgré la multiplication des manifestations et mouvements de grève.

Gréviste près d'une barricade en feu à Donges
Gréviste près d'une barricade en feu à Donges Crédits : Stephane Mahe

Le décompte est plus difficile encore qu'un jour de manifestation mais le constat est clair : le nombre de spectateurs de la série "Game of Thrones" sur HBO a augmenté de manière très régulière au fil des saisons, jusqu'à atteindre les huit millions pour la première diffusion américaine de l'épisode final de la saison 5. La série est également aujourd'hui la plus piratée du monde. Autant d'audiences qui montrent à quel point l'expression «phénomène de société» fait sens. Et c’est ainsi, note le magasine SLATE, que la série s’est donc peu à peu imposée dans le paysage médiatique, en particulier grâce à la richesse et surtout à la complexité de sa trame narrative qui fait qu'en parler oblige à en parler longtemps, vu le grand nombre d'intrigues mêlées. Au final, tout ce bruit médiatique croissant, favorisé par les bonnes audiences des sujets traitant eux-mêmes de la série, alimente donc l'impression d'omniprésence médiatique, autant qu'il amène de nouveaux spectateurs. Reste que "Game of Thrones" est aujourd'hui regardé par une minorité de personnes. À l'échelle de la planète, évidemment, mais aussi aux États-Unis et en France. Sauf qu’il s'agit d'une immense minorité.

Or comment compter et apprécier à sa juste valeur l'immense minorité, c'est justement autour de cette question que se cristallise aujourd'hui en France les débats autour de la mobilisation contre la loi Travail. On pourrait avoir l’impression, écrit THE NEW YORK TIMES repéré par le Courrier International, que les Français sont constamment en grève, ou en train d’en préparer une nouvelle. Pourtant les défilés, les banderoles et les pneus brûlés masquent une autre réalité : la grève en France est souvent une chorégraphie soigneusement orchestrée entre syndicats et gouvernement, de sorte que plus que de bloquer le pays, la grève, écrit le journal américain, permet surtout de se compter.

Or si les syndicats sont encore capables d’organiser d’énormes manifestations et de mobiliser aussi bien leurs membres que leurs partisans, cette démonstration de force est souvent illusoire, dit-il, car les grèves réussissent rarement à mettre le pays complètement à l’arrêt et se contentent surtout de le désorganiser. Ou dit autrement, si les syndicats peuvent encore organiser des manifestations massives, ce qui leur donne une impression de puissance, décuplée par une omniprésence médiatique, dans les faits, l'heure de gloire des syndicats est passée, ce que même les leaders des grandes centrales, dans leurs plus grands moments de franchise, sont prêts à reconnaître. Tandis qu'au sortir de la Seconde Guerre mondiale, un travailleur français sur quatre était syndiqué, depuis, le taux de syndicalisation a lentement décliné au point qu'aujourd’hui, moins de 8 % des travailleurs français appartiennent à un syndicat. C'est même l’un des taux les plus faibles d’Europe occidentale. Dans les pays scandinaves, par exemple, ce taux grimpe à plus de 60 %. Pour autant, est-ce à dire qu'en France, une minorité s'agite pour désorganiser le pays ? Et le quotidien américain, toujours, de rappeler que les sondages montrent que si les Français n’apprécient pas forcément les grèves, ils ne soutiennent pas pour autant le projet de loi du gouvernement.

Prétendre que les syndicats seraient à la base de l'agitation sociale est un cas classique d'inversion de la cause et de l'effet

Avec le mécontentement de plus en plus grand envers la politique, mais aussi parce que des groupes de gens de plus en plus nombreux estiment que la coupe est pleine, deux choses se passent. Au plan socio-économique, tout d'abord, les actions sociales se multiplient : manifestations, grèves. Et puis au plan politique, ensuite, de plus en plus de gens se tournent vers les extrêmes. Mais ce sont là, en réalité, deux conséquences de la même cause, tient à rappeler LE VIF de Bruxelles, comprenez des politiques qui demandent de travailler toujours un peu plus dur, un peu plus longtemps, de manière un peu plus flexible, de payer un peu plus de taxes, d'avoir un peu moins de gens sur le lieu de travail, de disposer d'un peu moins de moyens et de faire avec un peu moins de syndicats. En revanche, le mécontentement n'aurait rien à voir avec les mesures d'économies, les hausses de rythme, les réductions de personnel ou les seaux qui débordent. Non, pas du tout, la faute en reviendrait aux syndicats. Sauf que la force des syndicats aujourd'hui n'est pas la cause du mécontentement, il en est plutôt le baromètre.

Car en Belgique, aussi, figurez-vous qu'une grève des services publics est venue s’ajouter à un mouvement de manifestations et de grève spontanée dans les chemins de fer. Recul de l’âge de la pension, non-remplacement des départs à la retraite, économies sur les moyens de fonctionnement, voici quelques-unes des mesures dénoncées par les syndicats, rappelle son confrère du SOIR de Bruxelles et auxquelles on pourrait ajouter les nouvelles mesures de flexibilisation accrue de la dernière réforme en date : la Loi Travail de notre ministre Peeters, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de la ministre El Khomri. Or en France, comme en Belgique, Manuel Valls et Charles Michel disent quasiment la même chose, au mot près : "Les actions dans notre pays sont irresponsables. Nous n'avons-nous pas l'intention d'adapter notre politique aux manifestants. Les actions doivent cesser et alors les choses iront mieux".

Et c'est ainsi, qu'à présent, deux colères s'expriment donc dans le pays, précise l'éditorialiste de la LIBRE BELGIQUE. Celle de tous ceux qui ne supportent plus l’attitude intolérable de certains syndicalistes et celle d’une partie des citoyens contre la politique du gouvernement. Et son confrère du SOIR d'en conclure : si les syndicats jouent avec le feu, il est une chose qu’il faut recommander au gouvernement : arrêter de dire ou de croire que le malaise actuel dans la société et la défaillance de l’État relèvent d’un simple sentiment relayé par les syndicats. Car le mal profond et structurel ne fait, en réalité, que révéler son ampleur, quand bien même il serait relayé, aujourd’hui, par une immense minorité.

Par Thomas CLUZEL

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