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Vive les élections en Centrafrique ?

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : les élections présidentielles et législatives en Centrafrique.
Décerner le titre d'Africain ou d'Africaine de l'année qui s'achève s'apparente parfois à la recherche désespérée, des jurés du prix Nobel : il y a des années avec et des années sans. Or dans le dernier cas, mieux vaut s’abstenir de distinguer un immortel de l’éphémère, peut-on lire dans le magazine JEUNE AFRIQUE. Si en 2014, le peuple burkinabè s’était imposé à nous, en 2015 en revanche, pas vu, pas pris, mais plus encore pas trouvé. Pour être tout à fait exact, précise l’éditorialiste, il y a eu l’alternance à la nigériane, la transition réussie au Burkina, le quartet tunisien nobélisé, des élections apaisées également en Côte d’Ivoire et en Guinée. Mais rien qui fasse véritablement l’unanimité.

Ultime espoir, donc, à l'avant veille de la nouvelle année : la Centrafrique. Depuis deux ans, les affrontements entre milices séléka (essentiellement musulmanes) et anti-balaka (largement chrétiennes) ont engendré des centaines de milliers de victimes et un cortège de destructions que l’intervention de l’armée française lancée en décembre 2013 a certes nettement ralenti, mais pas surmonté. A cause de ce conflit, environ 2,7 millions de Centrafricains, soit environ la moitié de la population, nécessitent aujourd'hui une assistance alimentaire et humanitaire. C'est dire si les élections présidentielles et législatives organisées aujourd'hui sont perçus sur place comme les urnes de la dernière chance, titre ce matin LE TEMPS de Genève.

Déliquescence de l’État, effondrement de la croissance, violences interreligieuses. Il est temps de tourner la page. Seulement voilà, si cette fois-ci est la bonne, veut croire le magazine JEUNE AFRIQUE, ce double scrutin risque fort d'ores et déjà de ne pas remplir les standards démocratique, tant son organisation aura été difficile. Des présidents de bureaux et des assesseurs mal formés, des bulletins de vote et des cartes d’électeurs pas totalement acheminés : la liste des problèmes logistiques auxquelles les autorités de transition ont fait face est longue et risquent d’entacher la crédibilité du scrutin. Pour preuve, alors qu’on s’échinait à lever les derniers obstacles pour aller enfin à ces élections sous la pression notamment des bailleurs de fonds et des chancelleries occidentales, l’un des candidats à la présidentielle a jeté un pavé dans la mare politique déjà boueuse, en révélant et en dénonçant l’existence de cartes d’électeurs en vente libre dans les rues de Bangui.

Evidemment, poursuit LE JOURNAL DE BANGUI, il n’en fallait pas davantage pour créer le scepticisme et susciter des inquiétudes chez tous ceux qui rêvaient de voir une fin en apothéose de cette transition particulièrement longue. Des inquiétudes d’autant plus fondées que la Centrafrique est un pays certes immensément riche, mais malheureusement déstructuré depuis des décennies, par des hommes politiques insatiables, dont le patriotisme est généralement inversement proportionnel à l’égocentrisme et à l’appétit vorace.

Dans cette course à la Présidence, trente candidats se présentent aujourd'hui sur la ligne de départ, mais seuls trois peuvent réellement prétendre la remporter.
Un homme, en particulier, fait figure de favori précise le site AFRIK.COM. Son nom : Martin Ziguélé. Son parti, de loin le plus structuré du pays, est le seul à disposer d’une assise à la fois ancienne et véritablement nationale. Il est aussi le plus expérimenté des candidats et son programme est considéré par les observateurs avisés comme pointu et techniquement solide. Autre figure de ce scrutin, Anicet-Georges Dologuélé, un ancien banquier. Problème, son jeune parti souffre d’un manque d’assise et de notoriété, notamment en province. Et puis surtout, pour tenter de combler son handicap, il a noué une alliance politique hautement controversée avec François Bozizé, l’ex-Président déchu, qu'une bonne partie des Centrafricains jugent aujourd'hui responsable de la terrible crise que vient de traverser le pays. Enfin, Karim Meckassoua pourrait lui créer la surprise. Sauf que dans une société encore profondément divisée et à majorité chrétienne, un musulman pourra-t-il s’imposer à la tête de l’Etat ? Rares sont ceux à en faire le pari.

Quoi qu'il en soit, l’enjeu de ces élections résidera dans la capacité d’élire des leaders compétents, intègres, capables de proposer et surtout de mettre en œuvre un plan de développement solide pour la reconstruction du pays. Or le problème, nuance à nouveau LE JOURNAL DE BANGUI, c'est que face à la pauvreté et au faible niveau d’instruction de la population, la démocratie sociale peut difficilement s’imposer. Maintenues dans l’extrême précarité, les populations deviennent souvent facilement manipulables par certains politiques, qui leur promettent monts et merveilles. Et puis à cela s’ajoute le fait qu’elles finissent souvent par voter pour un candidat issu de leur région ou de leur ethnie, mais sans réellement s’interroger sur son profil et son programme.

Enfin, plus que le déroulement qu’on imagine déjà chaotique du scrutin, c’est la crise postélectorale qui risque d’en découler qui donne des frissons.
Passe encore la contestation rituelle et presque systématique des résultats par les perdants, comme c’est souvent le cas sous nos tropiques, écrit l'éditorialiste du JOURNAL DE BANGUI. Mais dans le cas de la Centrafrique, ce pays écartelé entre un nord musulman et un sud majoritairement chrétien, le refus de reconnaître les résultats des urnes pourrait prendre une autre tournure, notamment violente. Dans un pays comme la RCA, où les différends politiques ont souvent dérapé sur le terrain religieux, il est à craindre, en effet, que des hommes politiques à l’ego et aux ambitions surdimensionnés n’instrumentalisent ou n’exacerbent les clivages ethnico-religieux, afin de rendre le pays ingouvernable. Or malheureusement, tous ceux qui se disputeront le fauteuil présidentiel aujourd'hui sont, à quelques exceptions près, de vieux routards de la scène politique, qui ont vendu leur âme au diable durant les régimes précédents. Et avec de tels acteurs, conclue le journal, on peut légitimement se demander si on n’est pas si près, mais aussi si loin du but.

Par Thomas CLUZEL

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