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Combattant yéménite des forces progouvernementales

Yémen, la guerre oubliée

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Yémen, la faim sous les bombes. Ce mardi s’ouvre, à Genève, une conférence des donateurs. Cinq ONG expriment leur révolte face à l’inertie diplomatique et à la barbarie des belligérants.

Combattant yéménite des forces progouvernementales
Combattant yéménite des forces progouvernementales Crédits : SALEH AL-OBEID - AFP

Imaginez les 19 millions d’habitants de l’Etat de New York ou l’ensemble de la population des Pays-Bas, sous des bombardements incessants, privés d’une aide indispensable à leur survie, dans l’impossibilité de fuir et délaissés par la communauté internationale. Ce scénario n'est, malheureusement, pas celui d'une fiction, mais le quotidien des 19 millions de personnes qui ont besoin, urgemment, d’aide humanitaire au Yémen. Aujourd'hui, précise LE TEMPS, s’ouvre à Genève une conférence des donateurs, présidée par le Secrétaire Général des Nations unies, au cours de laquelle 5 organisations non gouvernementales entendent exprimer leur révolte face à ces vies en sursis, ces millions de femmes, d’hommes et d’enfants, otages de l’inertie diplomatique et de la barbarie des belligérants qui, chaque jour, bafouent le Droit international humanitaire. L'occasion ou jamais de faire mentir l'attribut qui colle généralement à ce conflit qui dure maintenant depuis plus de deux ans : la guerre oubliée.

Cette guerre qui fait rage entre, d'un côté, les forces progouvernementales soutenues (au Sud) par une coalition arabe menée par l'Arabie Saoudite et, de l'autre, les rebelles chiites Houtis pro-iraniens (au Nord) a déjà fait près de 10 000 morts et plus de 40 000 blessés. L’an dernier, 1500 enfants ont été tués et 2450 blessés. Quelque 1600 autres ont été recrutés pour aller se battre. Par ailleurs, 2 millions d'enfants souffrent, aujourd'hui, de malnutrition, une augmentation de 53% par rapport à 2015. Les estimations font état de 462 000 enfants de moins de cinq ans en danger de mort immédiate due à la malnutrition. Dans l'ensemble, au Yémen, un enfant de moins de 10 ans meurt toutes les 10 minutes. L’an dernier, au moins 10 000 d'entre eux sont morts de maladies qui auraient pu être soignées. Sauf qu'au Yémen, les hôpitaux ne fonctionnent qu’à 55% et ne fournissent pas les soins nécessaires, en raison d’une pénurie d’infirmières et de docteurs ainsi que de carburants. Le blocus humanitaire provoqué par le conflit rend l’approvisionnement extraordinairement difficile. L’économie et les filets de protection sociale s’effondrent. De quoi exacerber un peu plus encore une situation humanitaire, déjà, catastrophique. Actuellement, 19 millions de personnes, soit deux tiers de la population, ont besoin d’une aide d’urgence. Et, parmi eux, 7 millions sont immédiatement menacés par la famine.

Dès-lors, au regard du drame qui se joue actuellement au Yémen, comment expliquer que la presse, dans son ensemble, ne s'intéresse pas davantage à ce conflit ? Nawal Al-Maghafi, de la BBC, est l’une des dernières journalistes étrangères à avoir pu se rendre dans ce pays, le plus pauvre de la péninsule arabique et où pleuvent, littéralement, les bombes. « Le Yémen, c'est vrai, est un pays compliqué », soupire-t-elle. Mais cela ne saurait suffire, bien entendu, à expliquer toute la négligence des médias. Tout d'abord, « il est aujourd'hui extrêmement difficile d’accéder aux régions tenues par les rebelles », admet-elle. « L’Arabie saoudite ne permet plus, par exemple, que des journalistes embarquent sur des vols humanitaires de l’ONU. Cela signifie qu'il faut passer par le sud du pays, où Al-Qaida est aujourd'hui présent. Et pour les Occidentaux (explique la jeune femme à la nationalité yéménite et britannique) c’est trop dangereux ».

En ce sens, l'Arabie Saoudite a tout mis en œuvre pour organiser un véritable blocus sur l’information. Evidemment, c’est une stratégie délibérée. Cette volonté d’écarter les témoins s'explique, en particulier, du fait des critiques de plus en plus vives contre les carnages provoqués par l’aviation saoudienne et ses alliés du Golfe. Or même si la journaliste précise, par ailleurs, n'éprouver aucune espèce de sympathie à l'égard des rebelles, « corrompus et brutaux », tant que les bombardements saoudiens continueront, prévient-elle, la population ne se désolidarisera pas d’eux. En revanche, à chaque accalmie, il y a bel et bien eu des manifestations contre les rebelles. En d'autres termes, la journaliste ne voit pas d’issue à ce conflit, tant que les pressions sur l’Arabie saoudite n’augmenteront pas, que ce soit pour réclamer l'arrêt immédiat des bombardements en zones peuplées mais aussi la levée du blocus sur le principal port du pays, bombardé par la coalition menée par l'Arabie saoudite. Problème : les Saoudiens accepteront-ils de perdre la face dans cette guerre, par procuration, avec leur ennemi de toujours, l’Iran ? Rien n'est moins sûr.

Enfin, ne nous y trompons pas, préviennent ce matin dans un communiqué commun les 5 ONG partie prenante de cette conférence des donateurs, c’est bien l’ensemble de la communauté internationale, en réalité, qui porte une lourde responsabilité aujourd'hui dans cette situation. En particulier, la duplicité des Etats qui combinent des ventes d’armes aux belligérants et une atonie politique s’effectuent au détriment des civils pris au piège. Ce mardi, la communauté internationale devra donc donner un signal fort, en se mobilisant financièrement, tout d'abord, pour répondre aux besoins. Sur les 2 milliards de dollars requis pour faire face à la crise, les Etats sommés de financer l’aide humanitaire pour le Yémen n'ont donné que 7% de la somme promise, rappelle le site de la DEUTSCHE WELLE. De même, les banques étrangères n'acceptent plus aujourd'hui de transactions financières avec les banques commerciales du pays. Or le Yémen est presque entièrement dépendant des importations.

Mais ce qui se joue ce matin à Genève, n’est pas qu’une réponse financière, c’est aussi la façon dont nos décideurs vont remettre au cœur de leur action la protection des civils et le respect du droit international humanitaire. A moins qu’ils ne préfèrent enterrer les fondements de l’action humanitaire aux côtés d’une partie de la population, qu’ils n’auront pas permis de sauver. Ou quand l'incapacité à réagir à temps prend, une nouvelle fois, des proportions inadmissibles et immorales.

Par Thomas CLUZEL

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