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2014-2020 : l'explosion du clientélisme municipal

45 min
À retrouver dans l'émission

Alors que les élections municipales se dérouleront les 15 et 22 mars prochains, deux livres très différents l’un de l’autre dressent pourtant un même constat au vitriol du phénomène du clientélisme politique dans plusieurs villes de France, et de ses conséquences sur la gouvernance des territoires.

Crédits : Planet Flem - Getty

Municipales : banlieue naufragée du romancier Didier Daeninckx se présente comme un pamphlet, mais offre aussi un bilan littéraire sur le parcours d’un écrivain engagé, longtemps proche du Parti Communiste, forcé de quitter sa ville, Aubervilliers. Le Maire et les Barbares est le fruit d’une enquête d’Eve Szeftel, journaliste à l’AFP, et décrit les méthodes qui ont permis à l’actuelle municipalité de Bobigny de prendre le contrôle de la ville après des décennies de gestion communiste. 

Ce que ces deux livres ont en commun n’est pas seulement de se situer tous deux dans le département de la Seine-Saint-Denis. Mais aussi de nous permettre de revenir sur les élections municipales de 2014, année qui, avec le recul, pourrait bien apparaître comme une charnière – celle qui a précédé les attentats de Paris, celle aussi au cours de laquelle un certain nombre de pratiques politiques clientélistes ont atteint leur apogée.

Marc Weitzmann s'entretient avec Didier Daeninckx, écrivain et auteur notamment de Artana ! Artana ! (Gallimard, 2018), Gilles Clavreul, fondateur du mouvement Printemps républicain, Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique et Eve Szeftel, journaliste à l’AFP, autrice de Le Maire et les Barbares (Albin Michel, 2020).

N'est-il pas difficile de soutenir que le clientélisme soit un phénomène nouveau en politique ?

Didier Daeninckx : Bien sûr, il a toujours existé. Mais dans ces villes de la petite ceinture, de la banlieue dite "rouge", il n’avait pas le marqueur communautariste qu’il a aujourd’hui. Avant il s’agissait « d’arranger les bidons », on s’affranchissait de certaines règles pour donner un coup de main à quelqu’un qui était dans la misère. Cela relevait certes d’une mécanique d’influence mais ce n’était pas directement électoraliste. Les pauvres étaient considérés comme des gens dans la difficulté, aujourd’hui on les rabaisse à une situation de miséreux et de quémandeurs.

Comment expliquer que la gauche, et avec elle de nombreuses autres formations politiques, ait fait le choix de céder sur des principes républicains ?

Gilles Clavreul : A partir des années 1990, c'est tout le paysage politique de la banlieue qui se transforme. Et les élus, que ce soient les communistes déclinant mais se maintenant dans certains territoires, ou les nouveaux arrivants, comme les socialistes ou la droite quand ils sont arrivés à enlever des municipalités, vont devoir composer avec un mode de relation avec de nouvelles forces agissantes : que ce soient de nouvelles populations issues de l'immigration avec de codes culturels tout à fait différents, des trafiquants de drogue ou encore les entrepreneurs communautaires, qu’ils soient salafistes, Frères musulmans ou encore militants indigénistes, décoloniaux. C’est une toute nouvelle grammaire de la gouvernance du territoire qui se met en place, face à laquelle les élus sont assez déphasés, assez perdus. C'est cela qui s’est joué à Bobigny en 2014.

Dominique Reynié : C’est un choix tentant quand on ne peut plus offrir de droits substantiels nouveaux, de nouvelles protections sociales. On n’a plus les ressources pour le faire, on ne sait plus accomplir ces conquêtes-là, alors à la place on fait une transaction sur des biens immatériels. On donne ici des libertés, des droits, des reconnaissances de singularités voire des privilèges. L'élu a recours à une espèce de fausse monnaie parce qu'il n'est plus en mesure de produire ce que produisaient les majorités politiques avant. Pour moi, cette problématique n'est ni de droite ni de gauche, elle vient seulement manifester l’impuissance publique, l’incapacité qu’à l’Etat à faire... alors il donne à voir.

Eve Szeftel : Le clientélisme s'est avéré un instrument redoutablement efficace dans la conquête du pouvoir, comme on l'a vu à Saint-Denis ou à Aubervilliers en 2014, mais désormais il s'avère aussi utile pour gérer le pouvoir et le conserver. Il est en train de s'incruster dans ces banlieues qui sont des villes pauvres. La réponse urgente à ce phénomène délétère, c'est le retour des services publics de qualité sur ces territoires.

Musiques diffusées

  • Rosemary Standley, When I ride
  • Ben Sidran, Faking It
  • Maxime le Forestier, Les Coups
Intervenants
  • fondateur du mouvement Printemps républicain, délégué général du think thank L’Aurore, ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT de 2015 à 2017
  • Écrivain
  • Professeur des Universités à Sciences Po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol)
  • journaliste à l’AFP, ancienne correspondante à Bobigny, autrice de “Le maire et les barbares” (Albin Michel).
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