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Paul Walter Hauser et Clint Eastwood lors d'une projection du film "Le Cas Richard Jewell" à Atlanta (Géorgie), 10 décembre 2019

Clint Eastwood ou le populisme ambigu

43 min
À retrouver dans l'émission

En proie à une crise politique sans précédent, l’Amérique s’avance vers une élection présidentielle cruciale. Les primaires démocrates sont le moment choisi par Clint Eastwood pour sortir "Le cas Richard Jewell" : un film ambigu, hanté par le terrorisme américain d’extrême-droite des années 1990

Paul Walter Hauser et Clint Eastwood lors d'une projection du film "Le Cas Richard Jewell" à Atlanta (Géorgie), 10 décembre 2019
Paul Walter Hauser et Clint Eastwood lors d'une projection du film "Le Cas Richard Jewell" à Atlanta (Géorgie), 10 décembre 2019 Crédits : Prince Williams/Wireimage - Getty

Avec "Le cas Richard Jewell", Clint Eastwood signe son film à la fois le plus clair politiquement et le plus mystérieusement ambigu. Inspiré d’une histoire vraie survenue au milieu des années 1990, hanté par le terrorisme d’extrême-droite américain de ces années-là, le film résonne de manière étonnamment complexe aujourd’hui. En 1996, Richard Jewell est un Américain sans relief de 33-year-old, viré de son job d'agent de sécurité sur le campus local et qui se fait embaucher dans l'équipe chargée d'assurer la sécurité des Jeux Olympiques d'Atlanta. Il est l'un des premiers à alerter de la présence d'une bombe et à sauver des vies. Mais bientôt suspecté de terrorisme, il va passer en quelques jours du statut de héros national à celui de suspect n°1. Jewell, qui vit seul avec sa mère, est obèse, obsédé par la sécurité et qui collectionne les armes – semble la parfaite incarnation du petit blanc frustré, capable d’avoir posé une bombe. Innocenté trois mois plus tard par le FBI, sa réputation ne fut pourtant jamais complètement rétablie et sa santé fut ruinée par cette expérience traumatique.

La chaîne de radio NPR, qui a vu dans le film une adaptation "bien jouée mais de mauvaise foi", dénonce le fait qu’Eastwood ait choisi ce moment si dangereux de l’histoire de son pays pour faire un film montrant, non seulement la presse, mais aussi le FBI comme fondamentalement corrompus et peu intéressés par la vérité. Pour le New York Times au contraire, Le cas Richard Jewell est une "fable morale sur la vulnérabilité des individus face au pouvoir d’état et sur les destins privés broyés par la machine médiatique". 

Marc Weitzmann s’entretient avec Nicole Bacharan, politologue et historienne, spécialiste des Etats-Unis, Jordan Mintzer, journaliste pour le Hollywood Reporter et Samuel Blumenfeld, critique de cinéma pour le journal Le Monde.

Samuel Blumenfeld : Eastwood est abonné aux polémiques. Dans Le Cas Richard Jewell, la polémique s’est centrée autour du personnage de Kathy Scruggs, une journaliste d’Atlanta, qui est montrée dans le film obtenant des informations sur Jewell grâce à une relation sexuelle avec un agent du FBI. La famille de la journaliste a porté plainte pour diffamation. Au moment de la sortie de Million dollar baby, on lui reprochait de défendre l’euthanasie. Pour American sniper, de défendre la politique de George W. Bush alors qu’Eastwood a toujours été pacifiste, contre les interventions américaines à l’étranger. Eastwood se conduit non pas en cinéaste politique, qui aurait un message à faire passer, mais en cinéaste tout court. Ce qu’il recherche c’est l’ambiguïté des personnages, une forme de gris, un comportement ni blanc ni noir qui fasse réagir le spectateur.

Dans une scène du film, au cours d'un échange entre l'avocat et la journaliste Kathy Scruggs, il est question de la différence entre les "faits" et la "vérité" or on sait que la rhétorique trumpienne use abondamment de cette opposition "des faits contre la vérité". Dans une autre scène, on peut lire sur un poster dans le bureau de l’avocat de Jewell, Watson Bryant, le slogan "J’ai plus peur du gouvernement que je n’ai peur du terrorisme". De quelle vision politique au juste le film est-il porteur ? 

Jordan Mintzer : Le film interroge ce que signifie être un héros aujourd’hui. Qu’est-ce qui peut faire d’un homme ordinaire un héros ? Dans le cas de Richard Jewell, Eastwood met en scène un homme seul qui a confiance dans la justice de son pays, et qui se retrouve face à la machine de l’autorité. Et précisément ce qui fait de lui un héros, ce n’est pas d’être face aux menaces du mal, au terrorisme, mais face au pouvoir. On voit dans le film une sorte de confluence entre le FBI et les médias contre le prolétaire américain, qui devient la cible des pouvoirs du "deep state" pour employer un vocabulaire trumpien. Pour moi, depuis Le 15 h 17 pour Paris en 2018, Eastwood affirme de cette façon de plus en plus clairement un point de vue libertarien.

Nicole Bacharan : Le rapport à l’Etat est totalement inversé en France et aux Etats-Unis. En France, on voit qu'à chaque campagne électorale, la question est que doit faire l’Etat ? Aux Etats-Unis en revanche, c’est toujours : faut-il moins d’Etat ou plus d’Etat ? L’Etat perçu comme un danger, une menace pour les libertés individuelles, pour la sécurité des individus, est une notion intrinsèque à toute l’histoire américaine. On voit dans les déclarations d’Eric Rudolph [l'auteur présumé de l'attentat des Jeux olympiques d'Atlanta en 1996] une paranoïa, une interprétation délirante de la mondialisation qui repose sur le sentiment que le monde extérieur est une sorte de gouvernement mondial hostile aux Etats-Unis qui va priver les Américains de leurs libertés et de leur Constitution. Tout cela constitue la base de la rhétorique de l’extrême-droite violente américaine dans les années 1990, une rhétorique qui n’est pas morte aujourd’hui.

Musiques diffusées

  • Lana del Rey, The Body electric
  • Steve Earle, Feel alright
  • Mark Lanegan, Praying ground
Intervenants
  • politologue, spécialiste des Etats-Unis chercheur associée à la Hoover Institution de l'Université Stanford en Californie.
  • journaliste au journal Le Monde
  • producteur et co-scénariste de Putty Hill
L'équipe
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Réalisation

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