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Des enseignants manifestent à Conflans-Sainte-Honorine après le meurtre de Samuel Paty, en octobre 2020.

Idéologie et université : déni ou droit à la recherche ?

43 min
À retrouver dans l'émission

Depuis les déclarations du ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer, le monde universitaire se déchire. Les idéologies racialistes, décoloniales ou intersectionnelles représentent-elles un véritable danger pour la laïcité ?

Des enseignants manifestent à Conflans-Sainte-Honorine après le meurtre de Samuel Paty, en octobre 2020.
Des enseignants manifestent à Conflans-Sainte-Honorine après le meurtre de Samuel Paty, en octobre 2020. Crédits : Bertrand GUAY - AFP

Les tensions au sein de l’université autour des thèses dites "décoloniales" ne sont pas neuves. On les a vues à l’œuvre lors de la tentative d’interdiction de la pièce d’Eschyle Les suppliantes à la Sorbonne en mars 2019 dont cette émission s’était d’ailleurs fait l’écho. Mais le débat est devenu brûlant depuis l’assassinat de Samuel Paty le 16 octobre dernier, et surtout depuis les déclarations du ministre de l’enseignement Jean-Michel Blanquer qui ont suivi. Quelques jours après le meurtre en effet, le ministre a fustigé sur Europe 1, dans le JDD au Sénat "l'islamo-gauchisme", "les thèses inter-sectionnelles" et certains secteurs des sciences sociales très présents au sein de l’université et qui, selon lui, y feraient des ravages, et dont la vision du monde convergerait avec celle des islamistes. 

Ces déclarations ont tout de suite suscité une réaction indignée de la Conférence des présidents d'université (CPU), selon laquelle : _"_la recherche n'est pas responsable des maux de la société, elle les analyse". Depuis, du texte du philosophe Edouard Mehl dénonçant la volonté du gouvernement de placer la recherche "sous une tutelle politico-administrative" au collectif Vigilances Université dénonçant au contraire la passivité des administrations face à la prégnance de la propagande, pétitions, contre-pétition et réactions indignées se suivent dans la presse à un rythme il faut bien le dire assez rare, même pour un milieu de gauche habitué à réagir. Deux pétitions en particulier ont lancé le débat, le manifeste des 100, publié dans Le Monde le 28 octobre, écrit en soutien à Blanquer, et, dans le même journal quelques jours plus tard, un texte écrit en réponse intitulé "pour un savoir critique et émancipateur dans la recherche", signé par près de 2000 universitaires. Maintenant que le sang coule, le débat universitaire atteint-il son point de rupture ?

Des pétitions qui clivent le monde universitaire

Jean-François Braunstein, Ludivine Bantigny et Nedjib Sidi Moussa reviennent sur ce débat qui secoue l'université et évoquent les principes de l'enseignement supérieur.

Cela faisait déjà quelques jours que la lettre de mon président d'université et la plupart des institutions effaçaient absolument le mot islamisme. Il ne fallait pas prononcer ce mot islamisme. Il fallait mettre obscurantisme, fanatisme, assassinat abject... Mais il ne fallait pas prononcer le responsable du crime. [...] Evidemment, il y a un problème islamiste dans les universités, comme partout en France ; il me semble que c'est une lâcheté que de ne pas vouloir le voir. Jean-François Braunstein  

C'est choquant parce que le racialisme, c'est une idéologie d'extrême droite qui s'empare de la notion de race pour construire l'idée systémique d'une hiérarchie des races. Donc, c'est un racisme théorisé. [...] Ce qu'il s'agit de pointer du doigt, c'est une pensée décoloniale, une pensée intersectionnelle, c'est tout sauf du racialisme. Jean-Michel Blanquer parvient ce tour de force, d'un côté, de prétendre soutenir les enseignants et en même temps, d'accuser les enseignants-chercheurs d'être des complices du terrorisme djihadiste. [...] Il y a un contre-sens immense sur ces courants intersectionnels.  L'intersectionnalité qui est le fait de prendre en considération le fait qu'il y a des identités et des oppressions multiples. Ludivine Bantigny

J'ai refusé de signer ces pétitions. Je trouve que ce sont des textes qui sont extrêmement renfermés sur l'institution universitaire. [...] J'ai évoqué mon désaccord de fond avec l'emploi du terme islamo gauchisme. Le manifeste des 100 me gênait parce qu'il avait beaucoup d'expressions qui pouvaient être perçues comme des anathèmes. Le deuxième texte ne parle absolument pas du terrorisme islamiste. Effectivement, il y a un déni ou un malaise, je pense d'une certaine gauche qui se dit blanche aujourd'hui, qui est présente à l'université, qui n'est pas forcément majoritaire. Nedjib Sidi Moussa

Je pense que ce que j'ai essayé de dénoncer et avec d'autres, c'est cette alliance contre nature de militants de gauche et d'extrême gauche occidentale avec des militants de la droite ou de l'extrême droite musulmane. Nedjib Sidi Moussa 

Les enjeux de l'approche intersectionnelle

Notre but est d'essayer d'analyser la situation et de proposer un savoir qui est un savoir d'émancipation qui vise en dénonçant les maux de la société et en particulier le racisme et d'autres formes de l'oppression, en les mettant au jour, en les analysant, de les combattre et d'être des instruments de ce combat. Ludivine Bantigny 

Est-il possible de critiquer la critique aujourd'hui ? Vous devez savoir qu'aux Etats-Unis, il commence à avoir des critiques de l'intersectionnalité, qui sont faites à gauche et pas par des réactionnaires. Nedjib Sidi Moussa

La question de l'identité devient obsessionnelle. On est renvoyé à son origine et cela a des conséquences qui sont dramatiques dans la société française. La raison et l'universalisme c'est pas mal ! Jean-François Braunstein 

Pour aller plus loin

Référence musicale

  • Fièvre résurrectionnelle de Hubert-Félix Thiéfaine. 

Mise au point 

L’essayiste Pierre Tevanian s’estimant "mis en cause avec des propos d’une malveillance et d’une fausseté stupéfiante" par l’un de nos invités nous a fait parvenir un droit de réponse dont nous publions ci-dessous les points principaux  : 

« Lors de votre émission du dimanche 15 novembre, au milieu d’un débat réunissant Ludivine Bantigny, Nedjib Sidi Moussa, Jean-François Braunstein et vous-même, M. Braunstein s’est permis de livrer mon nom en pâture en proférant des accusations graves et diffamatoires à mon encontre. Cette personne a en effet cité mon nom comme exemple emblématique (et unique) des dérives qu’il combat et qu’il nomme le "racialisme". Plus précisément, M. Braunstein a dénoncé l’idée que "les blancs seraient par essence coupables et racistes", et il a enchaîné par ces mots : "Voir par exemple Tevanian, un Indigène de la république que vous connaissez : "Les Blancs sont racistes de naissance". Quand on commence à dire "Les Blancs sont racistes de naissance", moi ça me rappelle effectivement des heures un petit peu sombres. " Une thèse m’a donc été donc attribuée, sans aucune équivoque, comme une citation, au style direct ou indirect libre, et en aucun cas comme une extrapolation personnelle de M. Braunstein.  Or cette allégation est diffamatoire, puisque : elle est infamante ; elle est fausse ; l’excuse de la bonne foi ne peut prévaloir, il me serait facile le cas échéant de l’établir en justice. Personne en effet ne trouvera jamais cette thèse, et aucune approchante, dans aucun de mes écrits – ni dans mon texte sur "La question blanche" (repris dans mon livre La mécanique raciste et dans l’ouvrage collectif De quelle couleur sont les blancs ?, sous la direction de Sylvie Laurent et Thierry Leclère, tous deux parus à La Découverte), ni dans aucun autre de mes écrits. Plus que ça : le texte unique que j’ai consacré à "La question blanche" énonce et argumente expressément le contraire, à savoir :
-qu’on ne naît pas raciste, on le devient ;
-qu’il n’y a aucune naturalité du racisme ;  
-qu’il n’existe pas de groupe homogène qu’on pourrait appeler " les Blancs" et qui serait indistinctement raciste ; 
-qu’aucun Blanc n’est voué au racisme par quelque destin que ce soit, ni biologique ni culturel ou social ; que la blanchité est une condition sociale non choisie, qui dans notre société génère un privilège par rapport à d’autres groupes qui sont discriminés, mais que blancs comme non-blancs, nous sommes en définitive, selon la formule de Sartre "ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous". » 

Enfin, Pierre Tevanian tient à préciser qu’il n’a  "jamais fait parti du Parti des Indigènes de la république, ni auparavant du Mouvement du même nom – mais seulement signé un appel en 2005 et participé jusqu’en 2012 à des luttes communes".  

Par souci d’exactitude, Signes de Temps précise que : 

La phrase exacte de Pierre Tevanian dans "La question blanche" et déformée par Jean-François Braunstein durant l’émission, est la suivante :  

"Les Blancs sont en effet malades d’une maladie qui s’appelle le racisme et qui les affecte tous, sur des modes différents, même -j’y reviendrai- lorsqu’ils ne sont pas racistes. " (Réflexion sur la question blanche, par Pierre Tevanian). 

L’appel signé par Pierre Tevanian en 2005 s’intitulait "Nous sommes les Indigènes de la République ".

Intervenants
  • Maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Rouen, chercheuse au Centre d'histoire de Sciences Po, membre de la rédaction de Vingtième Siècle
  • philosophe et historien des sciences, professeur de philosophie contemporaine à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
  • docteur en science politique (Panthéon-Sorbonne)
L'équipe
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