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Edouard Louis, auteur de "Histoire de la violence", à Paris en 2016.

Le récit de la violence chez Edouard Louis : histoire d'un brouillage entre fiction et non-fiction et de ses conséquences

43 min
À retrouver dans l'émission

Inspiré d’un drame individuel, le deuxième roman d'Edouard Louis transpose une agression vécue par l'auteur en un récit universalisant de la violence. Cette mise à distance narrative fait naître une tension entre le caractère fictionnel et factuel du texte. Comment faut-il l'interpréter ?

Edouard Louis, auteur de "Histoire de la violence", à Paris en 2016.
Edouard Louis, auteur de "Histoire de la violence", à Paris en 2016. Crédits : Joel Saget - AFP

Depuis le 30 janvier,  le dramaturge Thomas Ostermeier met en scène au Théâtre des Abbesses à Paris le spectacle Histoire de la Violence, adapté du livre autobiographique du même titre signé Edouard Louis publié en janvier 2016 et qui est aussitôt devenu un succès de librairie. Ecrit en collaboration avec l’écrivain, la pièce raconte, comme le livre, comment à quatre heures du matin, après un dîner de Noël, Édouard rencontre dans une rue de Paris un jeune kabyle du nom de Reda, comment tous deux terminent la nuit dans l’appartement d’Édouard, et comment au réveil, Réda soudain agressif se jette sur Edouard, le frappe, le viole avant de disparaitre. 

Réalité, fiction, ou auto-fiction ? Dans la pièce comme dans le livre, Edouard voit ensuite son histoire déformée successivement par les policiers face auxquels il rechigne à porter plainte, et par sa sœur, à qui il s’est confié, et qui fait le récit de ses confidences à son mari. 

Dans la vie réelle quelqu’un d’autre vient contredire le récit d’Edouard Louis : le vrai Reda arrêté par la police en janvier 2016, par coïncidence deux jours seulement après la sortie du livre. Dans la vraie vie, Reda est un sans-papier qui nie l’accusation de viol et a fait onze mois de prison en préventive en raison de la plainte du militant d’Edouard Louis par ailleurs proche du comité Adama. Coïncidence encore, alors que s’ouvrait la pièce d’Ostermeier et d’Edouard Louis le 30 janvier dernier, on annonçait après quatre ans d’instruction, la date de la tenue du proçès pour le mois de Mars prochain. 

Dans la littérature française, l’autofiction, le roman ou tout est vrai, sont aujourd’hui la norme. Mais à quel prix? Au carrefour de plusieurs problèmes l’affaire Louis/Reda semble en passe de devenir sur le sujet un vrai cas d’école.

Avec Laure Murat, historienne et écrivaine française, auteure en 2018 de Une révolution sexuelle, réflexion sur l’après-Weinstein, mais aussi de plusieurs livres de réflexion sur la littérature, dont Relire : enquête sur une passion littéraire, Flaubert à la Motte-Piquet, Passage de l’Odéon : Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans l’entre-deux-guerre.

Annie Jouan-Westlund, professeure de littérature française contemporaine à la Cleveland State University, spécialiste du récit autobiographique qu'elle a étudié notamment chez Simone de Beauvoir et surtout chez Serge Doubrovsky, l’inventeur de l’autofiction, mais également chez Annie Ernaux et plus récemment Edouard Louis.

Françoise Lavocat, professeure de littérature comparée à l’Université Paris III-Sorbonne nouvelle et membre de l’Institut universitaire de France. Elle a déjà publié de nombreux ouvrages et récemment dirigé La Théorie littéraire des mondes possibles (CNRS Éditions, 2010) et Interprétation littéraire et sciences cognitives (Hermann, 2016) et plus récemment Fait et Fiction, pour une frontière (Seuil, 2016).

Marie Dosé, avocate, lectrice de Marguerite Duras, elle vient de publier _L_es victoires de Daesh (Plon). Elle s'est illustrée sur des dossiers emblématiques et engagés comme les affaires Karachi, Boulin, l’affaire de Tarnac, Yildune Lévy et Gabrielle Hallez. Elle défend également l’homme qu’Edouard Louis accuse de l’avoir violé.

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The Temptations - Ball of confusion

Réponse de Marc Weitzmann aux propos du sociologue Geoffroy de Lagasnerie concernant cette émission

Cher Geoffroy de Lagasnerie, 

Un défaut de patience m’empêche de lister ici chacune des insanités de votre blog du 11 février dernier consacré à l’émission Signe des Temps, que je produis sur France Culture chaque dimanche à 12h45. 

Dans la mesure où vous faites dire n’importe quoi à mes invitées du 9 février, une courtoisie minimale m’oblige cependant à rectifier l’essentiel. 

  • Toutes vos citations des intervenants dans cette émissions sont fausses. La phrase que vous attribuez à l’essayiste Laure Murat à propos de l’écrivain Edouard Louis (« Ce qu’il raconte ce n’est pas la vérité historique mais la vérité hystérique »), n’a jamais été prononcée par qui que ce soit, celle non sourcée, « son agresseur est la vraie victime de toute cette histoire », non plus. 
  • Contrairement à ce que vous écrivez, même avec beaucoup d’imagination, une émission de débat sur France-Culture n’est pas assimilable à « une opération médiatique », moins encore à « une campagne de presse ». Croyez bien que je le regrette.
  • Vous prenez soin, dans votre blog, de ne pas vraiment expliquer le propos du débat que vous attaquez. Du coup, à moins d’avoir écouté Signes des Temps ce jour-là, il est rigoureusement impossible à vos lecteurs de comprendre le sens de vos attaques, ce qui a certes l’avantage de les rendre crédible à peu de frais. J’explique donc pour deux : mes quatre invitées - Laure Murat, Françoise Lavocat, Marie Dosé et Annie Jouan-Westlund - et moi-même, discutions d’un livre de votre ami « Edouard », Histoire de la violence

L’occasion était donnée par le spectacle qu’a tiré du livre et met en scène en ce moment Thomas Ostermeier au Théâtre des Abbesses. 

Cette pièce, comme le livre dont elle s’inspire, reconstitue l’agression et le viol dont Edouard Louis affirme avoir été victime lors d’une rencontre de hasard, le soir de Noël 2012, au sortir d’un dîner de réveillon passé notamment en votre compagnie. 

Il s’agissait, dans cette émission, de réfléchir à partir de ce cas à une question simple – mais dont les implications vertigineuses auraient sans doute amusé Nabokov : que se passe-t-il quand, par orgueil moral ou posture idéologique, un écrivain s’affranchit de la fiction pour écrire ce qu’il pense être « le vrai » et seulement le vrai ? Quels brouillages crée, dans le réel, cette pratique si répandue aujourd’hui dans le monde littéraire français ?

C’est dans le cadre de ce questionnement sur l’obsession pour une vérité littéraire portée au rang d’unique absolu (« hystérisée ») que prend sens la phrase de Laure Murat par vous citée de travers, comme quiconque s’en rendra compte en écoutant l’émission.[1]

Prétendre, comme vous le faites, que nous avons accusé Edouard Louis de mentir sur ce qui lui est arrivé et, par là, « reconduit le viol » n’appelle pas de commentaire, sinon celui que vous n’avez aucune idée de ce dont vous prétendez parler. 

C’est vous qui confondez le dossier juridique d’une affaire de viol et le questionnement de sa version littéraire et, si vous le faites, c’est parce qu’Edouard Louis est le premier à dire qu’il n’y a entre les deux aucune différence.

Enfin, mes invitées ce jour-là étaient toutes de sexe féminin, ainsi que vous le remarquez avec sagacité. Cela vous autorise-t-il pour autant à « noter que beaucoup de gens qui tiennent ces propos à propos d’Edouard sont des femmes et qu’il y a là une homophobie très spécifique et très dure à nommer ? Peut-être certaines femmes considèrent-elles que quand des hommes parlent de violences sexuelles ils leur volent quelque chose ? »

A quel degré d’infantilisme victimaire êtes-vous tombé pour en arriver à des questions pareilles ? 

Il n’y a pas eu le moindre propos homophobe dans cette émission, votre misogynie phallocrate ici vous joue des tours. Elle n’a d’égale que vos hallucinations auditives, vos théories lamentables, vos allitérations excessives, et le mépris que vous vous croyez autorisé à répandre sur tout le monde au nom de la lutte des classes du haut de votre ascendance à triple particule.

Marc Weitzmann

Producteur de l’émission Signes des Temps 

[1] La phrase exacte de Laure Murat : «Edouard Louis dit que le roman est pour lui détaché de la fiction, et que ce n’est que la vérité qui l’intéresse. Je remarque que ce projet –alors là, c’est plus la vérité historique, c’est la vérité hystérique—est un projet qu’il porte depuis le départ, puisqu’il dit que dans son premier livre il a même songé à insérer des photos comme si leur présence était là pour ratifier la véracité (du texte). » Rien à voir, donc, avec le fait de « renvoyer à l’hystérie la victime d’un crime sexuel. »
 

Intervenants
  • avocate au barreau de Paris
  • professeure de française à la Cleveland State University, spécialiste en autobiographie et autofiction contemporaines
  • professeure de littérature comparée à l'Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3
  • Essayiste et professeur à UCLA (Université de Californie - Los Angeles)
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