LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Réputés “connectés”, “multiculturels”, désireux de “changer le monde” : quelle réalité, plus complexe qu'en apparence, derrière le terme de génération Z ?

Radiographie de la génération Z

1h35
À retrouver dans l'émission

Cette semaine, Soft Power s’intéresse à la génération Z. En compagnie de Frédéric Dabi (IFOP), d'Arnaud Cabanis (TikTok), de Nicolas Gastineau (Philosophie Magazine), d'Hugo Travers et de Stacy Algrain, l'émission fait le point sur ses préoccupations, sa culture...et son caractère composite.

Réputés “connectés”, “multiculturels”, désireux de “changer le monde” : quelle réalité, plus complexe qu'en apparence, derrière le terme de génération Z ?
Réputés “connectés”, “multiculturels”, désireux de “changer le monde” : quelle réalité, plus complexe qu'en apparence, derrière le terme de génération Z ? Crédits : Getty

OK Boomer” contre jeunes “Zoomers”, Millennials pris entre le feu de leurs aînés et celui de la génération Z, qui les suit immédiatement : le débat public est envahi de ces nouveaux mots, venus le plus souvent des Etats-Unis, qui semblent repeindre les relations sociales en bras-de-fer entre les générations. Parmi-elles, celle qui fait l’objet de toutes les convoitises, que les études marketing comme la classe politique cherchent à cerner et à atteindre, c’est l’étoile montante de la pyramide des âges : la génération Z, celle des bébés nés entre 1997 et 2010, qui accèdent depuis 6 ans à la majorité civique. Mais qui veut la résumer en un seul slogan, fut-il “génération Covid” ou “digital natives”, risque d’omettre la variété d’expériences et la nature composite que ne peut pas manquer de porter une si large population. 

Si l’on veut comprendre quelle consistance on peut donner à cette génération Z, il est donc nécessaire de faire un petit détour par l’histoire des idées et de mettre en perspective cette idée d’une “génération”, curseur qui semble supplanter tous les autres dans la lecture de notre époque et dont l’interprétation a connu une sensible évolution. 

Le terme de génération, qui vient du latin generare, pour engendrer, est polysémique. C’est d’abord l’acte de générer (un enfant, une idée), de donner naissance donc. D’où son emploi pour designer les descendants, par exemple : “Puissiez-vous voir vos fils jusqu'à la troisième et la quatrième génération”, Mais cet usage est moins courant de nos jours et a été supplanté par ce qu’on entend aujourd’hui avec “Génération Z” : “Toutes les personnes vivants dans le même temps ou à peu près.” (Littré). Bref, l’idée d’une génération à travers le temps, ligne verticale qui se poursuit entre aïeux et descendants laisse place à la génération comme ligne horizontale, qui réunit tous les contemporains du même âge. Une génération, que les chercheurs qualifient souvent de “cohorte”, formerait un ensemble par vertu de contemporanéité, simplement parce qu’elle se trouve en même temps au même âge. Affrontant les mêmes événements au même stade de leur développement, elle en tirerait une communauté de vue, ou à tout le moins une commune façon d’être au monde (langage, pratiques vestimentaires, mœurs, etc.) À mesure que le terme s’est imposé dans le débat public, chaque génération a acquis son image stéréotypique.

  • Les Baby Boomers, enfants du boom démographique, né entre 1945 et 1960, qui surfèrent sur les Trente Glorieuses avec un grand sourire et que l’expression “OK Boomer” renvoie à leur inadaptation et leur conservatisme.
  • La génération X, ou Baby Busters, qui , entre 1961 et 1981, initièrent le ralentissement démographique (date qui correspond à l’apparition de la pillule contraceptive) et découvrirent que les Trente Glorieuses avaient une fin (premier puis deuxième choc pétrolier dans les années 70, fin de la croissance et début d’un mal chronique : le chômage de masse).
  • Les Millenials, enfants du millénaire (1982-1996), objets hybrides, des débuts d’Internet et du Seigneur des Anneaux ; ni tout à fait du monde d’avant, ni tout à fait du monde d’après.
  • La génération Z (1997-2010), qui nous intéresse ici. Son fait d’armes principal serait sa “digital nativité”, : elle est née au milieu des ordinateurs, des tablettes et des téléphones, serait donc bilingue français-numérique et, à en croire les slogans marketings, sur le point de fusionner avec le cyberespace.

Les limites ne sont jamais strictes : les dates correspondant à la fin d’une génération sont mouvantes, régulièrement redéfinies par les trois principaux producteurs de connaissance en la matière : les think-tanks, la recherche en science sociale et les études marketing. À cette incertitude chronologique s’ajoute tous les individus aux marges, qui exigent de penser la porosité d’une génération à l’autre : un millennial tardif est lui aussi un natif du numérique ; certains membres de la fin de la génération X (à partir de 1977, aussi appelé génération Star Wars) ont forgé pour se définir un terme hybride, “Xennial”, etc. 

Pourtant, en dépit de cette incertitude qui entoure le concept de génération, il reste analytiquement efficace dans bien des domaines. Dans un article de 2015 intitulé “The Why And Hows of Generations Research”, le Pew Research Center entend démontrer que le critère de l’âge est véritablement éclairant pour analyser les attitudes et mettre en lumière les tendances de transformation de la société. Si l’attrait pour les mêmes causes ou l’engagement politique n’est pas systématiquement cohérent au sein d’une génération, le Pew Research Center identifie tout de même des tendances lourdes sur les sujets sociétaux, où la génération d’âge devient le facteur massif du découpage des mœurs. Par exemple, sur le mariage entre personnes de même sexe aux États-Unis, en 2015, la génération Y était favorable à 70%, la génération X favorable à 59%, tandis que les Boomers seulement à 45% et les “Silent” (1928-1945, ainsi nommés car réputés peu contestataires, respectueux de l’autorité et des sources traditionnelles du pouvoir) 39%. Autre exemple, celui de la légalisation du cannabis. En 2015, la génération Y y était favorable à 68%, la génération X à 52%, les Boomers à 50% et les “Silent” à 29%. 

Comprendre les générations

En sciences sociales, le premier ouvrage qui a fait véritablement autorité sur la définition de ces “cohortes générationnelles” est celui du sociologue allemand Karl Mannheim, Le Problème des générations. D’après lui, avant que la méthode sociologique ne s’en empare, deux traditions concurrentes mobilisaient la notion de génération au XIXe siècle : les positivistes et les romantiques.

  • Les premiers sont représentés par le philosophe français Auguste Comte, qui interprète avec enthousiasme l’histoire comme synonyme de progrès, c’est-à-dire comme une marche irrésistible vers l’épanouissement de la connaissance et de l’esprit humain. Et le moteur de cette aventure de l’intellect, la matrice du progrès donc, est à trouver dans chaque génération naissante. Forte de sa propre puissante innovante, la nouvelle génération vient prolonger les connaissances accumulées par ses aïeux tout en exerçant sur eux une pression en faveur de l’évolution de la société. Bref, l’aventure du progrès social est menée au rythme des générations et l’humanité avance en cadence avec le “caractère continu et graduel du renouvellement des hommes, qui permet l’action de chaque génération sur celle qui la suit”. (La notion de génération : Usages sociaux et concept sociologique, Claudie Attias-Donfut, L’homme et la société, 1988). Chez Comte, la génération est une donnée biologique, objective et incontestable, à la seule incertitude de sa délimitation exacte dans le temps - calcul à faire varier selon la durée de vie moyenne ou l’âge auquel on enfante. Mais malgré ces variations la génération reste un déterminant biologique surplombant, un paramètre supra-historique qui nous écrase et nous oblige.
  • Les romantiques, en majorité des allemands conservateurs, ne retiennent pas cette idée d’une génération objective, uniquement déterminée par l’âge et le cycle des naissances. Une génération est pour eux celle qui partage un esprit en commun, une auto-perception collective et un “temps intérieur, subjectif et échappant à toute mesure”. (Mannheim Karl, Le problème des générations. compte rendu par Bernard Zarca, Revue française de sociologie. 1992). 

En sociologue, Karl Mannheim aspire à sortir de cette philosophie de la génération, imprégnée d’un fort historicisme hérité de l’idéalisme allemand et des Lumières françaises. Mannheim file une analogie avec une autre formation sociale, qui lui permet de dégager des caractéristiques pertinentes : la classe sociale. Comme elle, la génération se distingue des groupes sociaux habituels, la famille ou l’entreprise, qui tiennent par des liens palpables. La génération ou la classe, en revanche, est une formation sociale qui s’impose de l’extérieur, qui n’a besoin ni du consentement ni de l’interconnaissance de ces membres : on ne se connait pas, on ne choisit pas d’y entrer, on ne peut pas en sortir (ou difficilement, pour la classe). Mannheim observe aussi une commune façon d’être au monde qui caractérise collectivement la cohorte générationnelle. Une idée que reprend à sa façon le sociologue français Jean-Luc Excousseau, pour qui chaque génération tient en commun “une manière très particulière de voir les choses et de les sentir, une façon à soi d’organiser ses préférences […], d’agir et d’ordonner ses actes, de s’en donner des interprétations” (La mosaïque des générations : Comprendre les sensibilités et les habitudes des Français). 

La théorie Strauss-Howe

La définition actuelle des générations ainsi que leur découpage a été forgé au début des années 1990 par deux auteurs américains, William Strauss et Neil Howe, qui déploient dans Generations: The History Of America's Future, 1584 To 2069 une imposante “théorie générationnelle”. Se référant au début de l’ouvrage du lignage de la sociologie européenne et nommément de Karl Mannheim, la théorie Strauss-Howe s’en distingue pourtant assez vite. En guise de manifeste, ils reprennent un mot célèbre prononcé par le président américain Franklin Delano Roosevelt en 1936 : 

Il y a un mystérieux cycle à l’oeuvre dans l’histoire humaine. À certaines générations, on donne beaucoup. D’autres, on exige beaucoup. Notre génération a un rendez-vous avec le destin.” 

(“There is a mysterious cycle in human events. To some generations much is given. Of other generations much is expected. This generation has a rendezvous with destiny.”)

Selon eux, il est possible de discerner des tendances récurrentes qui portent les générations à leur insu : les générations dominantes et transformatrices laissent nécessairement places à des générations silencieuses et consentantes à l’autorité acquise par leurs prédécesseurs, avant d’être supplanté par une autre génération transformatrice. La théorie Strauss-Howe relit toute l’histoire des Etats-Unis à la lumière de ces cycles de progression et de récession, actualisés toutes les 4 générations, qui correspondent aux quatre âges de la vie humaine et durent à peu près 22 ans : la jeunesse, la première phase adulte, le milieu de la vie et la vieillesse. Selon sa position dans le cycle, une génération aura les contours du type “Idéaliste”, “Réactif”, “Civique” et “Adaptable”.

Pour définir cette espèce de communauté de vue et d’attitude qui unit immanquablement les cohortes générationnelles, les deux auteurs utilisent le concept de “peer personality", un profil-type générationnel (“a generational persona”), reconnue et déterminée par trois critères : une situation d’âge commune dans le cycle historique (common age location),  des croyances et une attitude partagées et enfin la perception de son appartenance à la cohorte générationnelle.

Si la théorie Strauss-Howe est abondamment citée comme un modèle de référence pour le découpage contemporain des générations en X, Y et Z, elle porte une vision déterministe et presque magique de l’histoire des générations qui laisse sceptique. A les croire, il y aurait comme une roue invisible de la biologie qui porte les générations vers l’avant ou l’arrière et les déterminent à leur insu. C’est d’ailleurs ce qui permet aux deux auteurs de se faire voyants dans la troisième partie de leur ouvrage, où ils appliquent leur modèle au futur. Même s’ils réussissent à l’occasion d’étonnantes prédictions, (comme leur certitude concernant l’irruption d’une “crise de 2020”), on ne peut s’empêcher d’être méfiants vis-à-vis de ce déterminisme cyclique.

Pour notre part, plus qu’un déterminisme chrono-biologique, il semble que le critère technique est celui qui détermine à ce jour le plus manifestement la spécificité d’une génération par rapport aux autres. Les Baby Boomers étaient la génération de la télévision, la génération X a découvert l’ordinateur à l’âge adulte, les Millenials sont nés avec mais sont devenus jeunes adultes à l’ère d’Internet, et la génération Z est née au milieu des réseaux sociaux et des smartphones. Si on préfère traditionnellement imaginer les classes d’âges se former par l’expérience collective de grands événements politiques (“la génération de l’entre-deux guerres” ; “la génération Mai 68”, “la génération Covid”, etc), la petite révolution silencieuse qu’accomplissement chaque jour les nouveaux outils techniques dans les maisons jouent aussi leur rôle dans la configuration d’une “peer personality”, pour reprendre les mots de Strauss et Howe. Prenant en exemple le rôle du microscope dans le rapport au vivant des scientifiques, Gaston Bachelard écrivait : “L'instrument de mesure finit toujours par être une théorie et il faut comprendre que le microscope est un prolongement de l'esprit plutôt que de l’œil” La Formation de l’esprit scientifique, (1964). Bref, microscope ou smartphone, l’outil technique n’est pas neutre et ne laisse jamais son utilisateur indemne. Alors que fait à la génération Z son titre tant vendue de “native du numérique”

La génération Z, c’est quoi ?

  • Les membres de la génération Z ont actuellement entre 11 et 24 ans.
  • C’est la plus large cohorte générationnelle de la population mondiale. Selon une projection réalisée par Bloomberg à partir des données des Nations Unies prédisaient qu’en 2019, la génération Z représenterait 2,47 milliards d’individus, soit 32% de la population mondiale. (Mais si la génération doit constituer un socle minimum de communauté d’expérience et est défini par l’accès à la même technologie, que dire de ce chiffre qui mélange des jeunes issus des 5 continents ?)
  • La plus large portion des consommateurs mondiaux à l’horizon 2030 (source Euromonitor International). Ce dernier point est crucial, puisque c’est lui qui mobilise l’essentiel de la recherche non-académique : ces consommateurs en puissance sont les clients de demain, d’où l’urgence de les cadrer, les mettre en chiffres, en statistiques et en formules marketings. 

Une des  premières études du Pew Research Center sur la génération Z date du 15 novembre 2018. À l’époque, la nouvelle génération n’est pas encore nommée et l’institut se borne à identifier la nouvelle cohorte comme “la génération post-millennials”, soit tout enfant né à partir du 1er janvier 1997. Fait amusant, elle a failli s’appeler la “IGeneration”, en référence aux produits Apple. Mais assez vite, le dictionnaire d’Oxford, Merriam-Webster et l’Urban Dictionnary retiennent le terme de génération Z, qui s’impose comme le premier mot-clé dans les recherches Google - et à en croire les think-tanks et les instituts d’analyse économique, c’est l’argument massue qui l’emporte sur tous les autres. 

D’après l’entreprise d’études des tendances numériques Global Water Intelligence (GWI), c’est à l’été 2020 que la génération Z a pris pleine conscience de son appartenance à une même cohorte générationnelle, par le prétexte d’une tendance qui s’est vite transformée en meme : le fait de se moquer des attitudes de leurs prédécesseurs immédiats, les Millenials. C’est d’ailleurs à cette même période que le volume de recherche Google pour le mot clé “Gen Z” a dépassé pour la première fois le mot clé “Millenials”. La génération Z semble donc se distinguer des précédentes au moins sur ce point : elle a pris très précocement conscience de sa situation historique et de sa spécificité, et a verbalisé son appartenance à une cohorte en commun. Selon une enquête de GWI, les répondants de la génération Z soient 32% à s’identifier prioritairement aux gens de leur âge, contre 26% pour la génération X par exemple. C’est ce qui explique aussi les résultats de l’enquête signée par Frédéric Dabi de l’IFOP aux éditions Les Arènes, où il affirme que la présente jeunesse prend conscience d’elle même comme rarement cela a été le cas, et qu’elle s’estime à part vis-à-vis des autres générations : ils sont 87 % à le penser, contre 16 % en 1957. Selon Frédéric Dabi, la crise du Covid-19 a précipité la prise de conscience d’elle même de cette génération en la faisant rentrer dans une expérience historique inédite, pareille à aucune autre : “Le Covid a touché la jeunesse et a créé une génération. (...) C’est un événement fondateur.”

L’autre phénomène historique qui permis à la génération Z de prendre conscience d’elle-même et de se réaliser comme singulière, c’est bien entendu la crise écologique. Selon une étude de l’IFOP de 2020 intitulé Les Français et l’environnement,  la jeune génération désire à 68% s’engager contre l’urgence climatique, contre 46% des 65 ans et plus. Ici aussi, la génération Z a pris conscience de l’exceptionnalité de sa situation historique. En septembre 2021, un article du Guardian rappelait qu’une personne née en l’an 2000 expérimentera sept fois plus de vagues de chaleur extrême qu’une personne née en 1960. Il cite aussi un journaliste de Carbon Brief, média spécialisé dans l’information sur le réchauffement climatique, qui rappelait que les jeunes d’aujourd’hui devront émettre huit fois moins de CO2 que leurs grands-parents au cours de leur vie s’ils veulent contenir le réchauffement au gain d’1,5 degrées. On se souvient alors du mot de Roosevelt, repris par la théorie génération générationnelle Strauss-Howe : “Il y a un mystérieux cycle à l’oeuvre dans l’histoire humaine. À certaines générations, on donne beaucoup. Des autres, on exige beaucoup. La notre a un rendez-vous avec le destin.” Nul doute que l’esprit de cette phrase forge aujourd’hui l’identité collective de la génération Z.

Les natifs du numérique 

Dans leur ouvrage, Generation Z: A Century in the Making (2018), Meghan Grace et Corey Seemiller synthétisent une part importante de la recherche sur le sujet et dégagent plusieurs faits significatifs.

  • En 2018, la  génération Z comptait en moyenne 8.7 comptes sur différents réseaux sociaux. Avec de telles ressources à gérer, il paraît logique qu’ils passent en moyenne trois heures ou plus sur les réseaux sociaux chaque jour. Au moment de la publication du livre, les jeunes âgés de 16 à 24 passaient même un tiers de leur temps en ligne. 
  • Conséquemment, les membres de la génération Z sont passés maître dans l’art de gérer simultanément plusieurs identités qui ne se recoupent pas exactement : celle de leur compte TikTok et de leur compte Instagram portera chacune un style différent, une façon d’être et de parler qui s’adapte au média et au contexte d’expression. Pour les deux autrices de Generation Z: A Century in the Making, les multiples possibilités de la personnalisation numérique sur les réseaux sociaux font des membres de la génération Z les gestionnaires stratèges d’autant de masques numériques.
  • Gestionnaires virtuoses ? Pour David et Jonah Stillman, dans Gen Z @ Work: How the Next Generation Is Transforming the Workplace, cette capacité à gérer de multiples personnalités s’accompagnent d’une vraie finesse dans la gestion des préférences. Les Gen-Z et pas seulement les influenceurs sont à l’aise avec la personnalisation de leurs paramètres de confidentialité, de qui peut voir quel contenu sur quelle plateforme. Ils arrivent ainsi à devenir les responsables de communication de leur propre image, pilotant leur audience selon les caractéristiques qu’ils souhaitent donner à chaque personnalité et la fonction perçue de chaque réseau social.
  • Le corollaire de ces éléments, c’est que la personne derrière ces performances numériques est rétroactivement transformée par toutes ces identités. Une étude de GenHQ’s iGen Tech Disruption signale que 42% des membres de la génération Z se sentent directement et intimement impactés par leur activité sur les réseaux sociaux, et le succès ou l’échec des différentes actions qu’ils y mènent. C’est 11% de plus que les Millennials, 20% de plus que la génération X et le double des baby boomers. Ce jeu des masques numériques ne les laisse donc pas indemne et les Gen-Z ne sont pas des marionnettistes insensibles (cf. la dernière section).
  • Asynchronicité. D’après les deux chercheuses, un autre corollaire de cette multiplicité des profils numériques, c’est le caractère asynchrone de leurs interactions sociales. Quand on se rencontre en personne, la conversation est continue, synchrone, la discussion ayant un début et une fin et les deux locuteurs s’exprimant simultanément. Avec les réseaux sociaux et les services de messagerie, nous faisons tous l’expérience de conversations asynchrones, différés dans le temps, discutant tout à la fois sur plusieurs réseaux avec les mêmes personnes, ou sur plusieurs jours à des instants différents. La conversation se décompose ainsi dans le temps, dans l’espace et même dans le format : s’échanger un meme par messagerie avec un ami, l’identifier sur une publication intéressante sur un autre réseau tout en lui envoyant un message privé sur Instagram. Si le phénomène touche tous les internautes, les Gen-Z le poussent nécessairement à un niveau supérieur et les conduisent à une sorte de présence multi-tâche de tous les instants. Dans l’étude VICE x Ontario, on apprend d’ailleurs que 60% des Gen Z utilisent régulièrement un second appareil numérique pendant qu’ils regardent un streaming ou un film, soit le smartphone pour discuter avec ses amis, soit pour faire des recherches sur le contenu regardé, soit pour jouer.
  • Le texte est mort, vive la vidéo ? Les plateformes préférées de la génération Z semblent être celles qui favorisent l’image par rapport à l’écrit. Lundi  27 septembre, le réseau social TikTok, fief de la génération Z, a annoncé avoir dépassé le milliard d’utilisateurs actifs. Il s’est construit à l’origine sur un modèle analogue à Vine, celui de très courts clips éphémères et viraux, 15 secondes maximum à se repasser en boucle. Mais aujourd’hui, les clips durent jusqu’à 3 minutes et le spectre des choses que l’on exprime sur Tik Tok est pratiquement infini : la danse et la musique, l’information, l’humour, etc. L’autre réseau social majeur est Instagram, qui emportait encore il y a quelques années de manière écrasante le match de réseau social le plus populaire chez les jeunes de 16 à 25 ans. Il y a aussi Youtube, devenu le premier lieu d’acquisitions de connaissance chez les jeunes (cf. paragraphe suivant). Le dernier à signaler est la plateforme de diffusions de vidéos en direct, Twitch, encore très liée à la culture gaming dont elle est issue. Elle répond d’ailleurs à la pratique croissante des jeux vidéo dans la génération Z :  d’après l’étude 2021 de l’Institut Deloitte, ils sont 29% à jouer fréquemment aux jeux vidéo, contre 15 % chez les Millenials et à la question de classer son activité favorite à la maison, 26% des Gen-Z répond jeux vidéo contre 16% des Millenials. 
  • Le futur passera-t-il par le son ? Le succès massif de Spotify chez les jeunes indique qu’une nouvelle voie et possible, réunissant l’activité réputée solitaire de l’écoute avec les fonctions habituelles d’un réseau social, que ce soit par le partage de playlist sur Spotify, l’écoute collective (phénomène des streams d’ASMR). “Avec l’ubiquité des enceintes intelligentes et des Airpods, associé à la fatigue lié à l’exposition aux écrans, tous les éléments sont réunis pour une innovation massive dans le domaine du social audio. Nous n’avons plus appris grand chose depuis le téléphone et la Gen Z montre déjà la voie des futures formes du podcast”, affirmait en 2015 un responsable chez Spotify. Depuis, plusieurs plateformes innovantes ont tenté leur chance, comme l’appli Clubhouse ou les salons vocaux sur Twitter, mais loin d’avoir atteint le statut de mass médias, ils semblent resté pour l’instant cantonnés aux happy fews, usagers vétérans et “insiders” des milieux de la tech et des médias. 

S’informer et apprendre

  • À la recherche d’une information, plus de 75% de la génération Z répond se rendre systématiquement sur Internet. Ce qui est, sans doute, un fait majoritaire parmi toutes les générations aujourd’hui. Là où la génération Z se distingue, c’est dans son goût pour le format vidéo. Dans Generation Z Goes to College, autre ouvrage de Meghan Grace et Corey Seemiller sur les comportements des jeunes entrants à l’université, les plateformes vidéos comme Youtube sont les espaces préférés de la génération Z pour acquérir de nouvelles connaissances. Les deux tiers d’entre eux avouent d’ailleurs se servir de Youtube comme une plateforme d’acquisition de connaissances. Une pratique qui répond en écho au riche développement des chaînes Youtube de vulgarisation scientifique, de science sociale et de décryptage de l’actualité.
  • À ces chiffres s’ajoutent ceux de l’étude 2021 de l’Institut Deloitte. À la question de leur façon préférée de s’informer, 50% des Gen-Z répondent “réseaux sociaux”, contre seulement 8% des Boomers. Ils ne sont à l’inverse que 12% à trouver leur information à la télévision, contre 58% des boomers.
  • Dans l’étude d’Adobe sur l’éducation et la Gen-Z, on apprend (p.25), qu’à la question à réponses multiples de ce qui comptait le plus dans l’éducation des générations antérieures, le rôle de la mémorisation des faits et l’histoire ne rencontrait pas beaucoup de succès chez la génération Z (46% contre 78% pour les répondants plus âgés.) Peut-être qu’avec le numérique comme lieu de stockage des connaissances, la mémoire se trouve déportée vers l’outil, ce qui rend un peu désuète la mémorisation par chacun ?

Nuancer le mythe des “digital natives” : la fracture numérique

Dans l’imaginaire collectif, la génération Z est toujours présentée comme parfaitement adaptée à l’ère numérique qui l’a vu grandir. Les Z seraient tous des petits génies du numérique, en symbiose avec ce nouvel espace, le smartphone pratiquement devenu un prolongement de la main. C’est d’ailleurs l’impression que nous avions en posant la question d’une génération “native du numérique”, et qui en maitriserait ainsi la langue maternelle. Est-ce aussi simple ?

Avec la fermeture physique des écoles pendant le confinement de l’année 2020, cette image s’est heurtée au réel. D’abord à cause de l’inégal accès aux ressources informatiques selon le milieu social, qu’il s'agisse d’avoir accès à un ordinateur chez soi ou de disposer d’une connection internet stable. Sur le site de RhinOcc (Réseau et hub pour l’inclusion numérique en Occitanie) est fait mention des multiples initiatives publiques et associatives (Emmaüs Connect et WeTechCare, EPIDE, les Missions locales, le collectif Mentorat, etc.) qui alertent sur la réalité de cette fracture numérique chez les jeunes.

Mais au-delà de l’accès aux outils, l’enjeu se joue aussi de leur utilisation. Dans l’enquête menée par Vice et Ontario Creatives on lit : “La génération Z apprécie les expériences (numériques) personnalisés, sans friction. Ils veulent être capable de trouver aisément un contenu sélectionné pour eux et graviteront autour des plateformes qui font le travail pour eux.” Ces dernières années, les sites, les ordinateurs et les smartphones se dont dotés d’interface de plus en plus ergonomiques, fluides, aisés à comprendre et à naviguer. Le prix de ce web sans friction, sans aspérité, c’est peut-être le risque d’une perte de l’esprit de “débrouille” et de “do-it yourself” qui caractérisait les premiers temps d’Internet, celui des tutoriels d’HTML et CSS sur le SiteduZéro, où le jeune apprenait à manoeuvrer dans un environnement pas du tout “user-friendly”. Aujourd’hui, si la Gen Z utilise excellemment les outils numériques conçues pour elle, les réseaux sociaux comme TikTok et Instragram, cela ne la rend pas pour autant à l’aise avec les rudiments de la programmation web, de la maitrise de l’environnement bureautique - ce qui accentue au passage sa dépendance aux grandes plateformes. Sur le site de l’Observatoire des inégalités, le professeur en sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa) à Marseille Rachid Zerouki se fait l’écho de cette inquiétude : “(...) mes élèves, quoique pour la plupart issus de milieux défavorisés, possèdent tous des tablettes à la maison et des smartphones. Ils savent jouer à Fortnite et publier des statuts sur Facebook ou des stories sur Snapchat. Ils sont aussi capables de trouver les clips de leurs artistes préférés sur YouTube et de suivre les carrières de telle ou telle star de télé-réalité sur Instagram.” Pourtant, ils peuvent être “déconcertés par des consignes aussi simples qu’ouvrir un navigateur”. 

De cela, on tire deux conclusions. D’abord, le regroupement en cohorte d’une “génération Z” consciente d’elle-même ne doit pas obscurcir les profondes inégalités d’accès aux éléments qui forment justement l’identité proclamée de cette génération : le numérique. Ensuite, le fait d’être né au milieu d’une époque d’objets numériques ne configure pas mécaniquement l’esprit des jeunes pour en faire des homo-numéricus : le numérique n’est pas inné, c’est un environnement technique et en tant que tel, il doit faire l’objet d’un apprentissage.

Génération… déprimée ?

C’est sans doute le point le plus inquiétant qui ressort des différentes études produites sur la génération Z : les chiffres convergent tous, bien qu’à des degrés diverses, vers l’idée d’une détresse psychologique ou à tout le moins d’un malaise très largement partagée. D’après l’étude de l’IFOP déjà citée, en 1999, 46 % des 18-30 ans se déclaraient “très heureux”, contre seulement 19 % aujourd’hui.

C’est dans son premier contact avec le monde du travail que la générations Z ont signalé le plus distinctement un malaise. Dans le rapport 2019 de Mind Share Partners’, une enquête a voulu questionner les motifs qui poussaient les Américains à quitter leur emploi. Parmi les répondants Millennials, âgés entre 24 et 39 ans, la moitié déclarait avoir démissionné au moins partiellement pour des raisons de santé mentale. Chez les répondants âgés de 18 à 23 ans, les plus âgés de la génération Z, le chiffre bondit à 75% - alors qu’il est à 20% dans le reste de la population. 

On pourrait ainsi multiplier les enquêtes et les études pour étayer ce mal-être singulier car elles sont pléthores et ce qui inquiète, c’est d’ailleurs la convergence de leurs résultats, en dépit des variations de méthodes et même du pays de constatation (France ou Etats-Unis). Pour comprendre cette tendance lourde, l’Université d’Alberta donne la parole à une sociologue, Lisa Strohschein, qui propose une explication : “Dans les 50 dernières années, il était attendu que chaque génération fasse mieux que la précédente. C’est la première génération pour laquelle ce ne sera pas nécessairement vraie.” Arrivée au beau milieu d’une crise mondiale de l’environnement et d’une pandémie de coronavirus, la génération Z continue néanmoins de négocier avec cette vieille injonction d’Auguste Comte : chaque génération est appelée à faire mieux que la précédente. Et devant eux, le chantier paraît alors immense et accablant, en plus d’être immérité, comme en témoignent les idées de “dette environnementale” ou de “dette Covid”, reçues en douteux héritage. Le meilleur moyen de soulager ce mal-être de la génération Z ne sera-t-il pas, alors. que les générations d’avant prennent plus franchement leur part des chantier du temps présent ?

Nicolas Gastineau

Références médias

Génération Z et cinéma : entretien avec Damien Megherbi, producteur et distributeur au sein de la société de production "Les Valseurs" et enseignant en communication digitale à l'université Sorbonne Nouvelle.

Écouter
7 min
Entretien avec Damien Megherbi, producteur et distributeur, au sujet du rapport que les Gen Z entretiennent au cinéma.

« Et maintenant » : France Culture et ARTE s’associent pour une enquête et un festival des idées qui interroge la jeunesse sur sa perception de l’avenir

Après deux années de pandémie, comment notre société, et notamment la génération des 18-30 ans qui a affronté cette crise de plein fouet, se projette-t-elle dans l’avenir ? Son rapport à la planète, à la vie démocratique, au travail, ses espoirs et désillusions : tels sont les thèmes d’une vaste enquête soiologique et d’un festival des idées conçu par France Culture et ARTE pour interroger la jeunesse et identifier les grands enjeux d’aujourd’hui et de demain.

Le festival "et maintenant ?", une enquête sociologique et un festival tournés vers la jeunesse et l'avenir ! Questionnaire disponible jusqu'au 29 novembre 2021
Le festival "et maintenant ?", une enquête sociologique et un festival tournés vers la jeunesse et l'avenir ! Questionnaire disponible jusqu'au 29 novembre 2021 Crédits : Radio France

Et maintenant ? Le festival international des idées de demain, c’est un questionnaire anonyme qui s’adresse à toutes celles et ceux qui se posent des questions sur la société d'aujourd'hui et celle de demain à travers 30 questions organisées autour de cinq grands thèmes : l’éducation, le travail, la démocratie, l’intimité et la science.

Les informations recueillies grâce au questionnaire inspireront la programmation du festival et maintenant ? organisé le 29 novembre à Radio France, dans des lieux partenaires et en ditanciel.

Le festival sera l’occasion de décerner le premier grand prix de l’essai France Culture-ARTE, récompensant un essai traitant d’un enjeu contemporain publié par un chercheur ou un penseur. 

Pour aller plus loin

LES RÉSEAUX SOCIAUX | Suivez Soft Power sur les réseaux sociaux pour ne rater aucun podcast mais aussi voir les photos, les vidéos et la playlist de l'émission : Instagram | Twitter | Facebook | LinkedIn | Spotify

L’ACTUALITÉ DE SOFT POWER | Pour mieux la comprendre, notre radiographie de la génération Z. Pour une nouvelle éthique de la musique en streaming, nos conseils pour se réapproprier sa musique. Pour tout comprendre à l’actualité du numérique, lisez notre Alphabet numérique et notre guide des 44 intellectuels pour penser le numérique. Et pour en savoir plus sur la pensée de l'écologie, nous avons créé notre bibliothèque idéale des penseurs de l'écologie.

LE BOX OFFICE DE SOFT POWER | Retrouvez notre box-office de la semaine : "James Bond. No Time to die" : beau score pour son premier jour en salles, dans le Box Office de la culture

Intervenants
  • directeur général adjoint et directeur du département opinion et stratégies d’entreprises de l’Ifop
  • Directeur général, Global Business Solutions, TikTok France et Belgique
  • Journaliste à Philosophie Magazine, collaborateur spécialisé de Soft Power
  • Créateur de "Hugo Décrypte"
  • Etudiante, fondatrice de "Penser l'après" et activiste.
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......