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Le ministre des Affaires étrangères d'Arabie Saoudite lors du sommet extraordinaire de l'Organisation de la coopération Islamique (OCI), à Istanbul le 18 mai 2018

L’Arabie Saoudite, soft power d’un pays de hard power

1h28
À retrouver dans l'émission

Frédéric Martel reçoit Clarence Rodriguez, journaliste indépendante, longtemps basée à Riyad, et David Rigoulet-Roze, chercheur et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques pour discuter du soft power saoudien.

Le ministre des Affaires étrangères d'Arabie Saoudite lors du sommet extraordinaire de l'Organisation de la coopération Islamique (OCI), à Istanbul le 18 mai 2018
Le ministre des Affaires étrangères d'Arabie Saoudite lors du sommet extraordinaire de l'Organisation de la coopération Islamique (OCI), à Istanbul le 18 mai 2018 Crédits : ARIF HUDAVERDI YAMAN / ANADOLU AGENCY - AFP

Dans cette émission, largement consacrée à l'Arabie Saoudite, nous recevons : Clarence Rodriguez, journaliste, longtemps basée à Riyad, et David Rigoulet-Roze, chercheur et rédacteur en chef de la revue "Orients Stratégiques". 

Immense pays relativement peu peuplé – 30 millions d’habitants –, l’Arabie Saoudite est un géant du « hard power » grâce à ses richesses pétrolières. Son PIB est de 646 milliards de dollars. C’est une monarchie arabe dont le Roi, Salman Ben Abdel Aziz est âgé : il a 82 ans.

Après une mise à la retraite aussi anticipée que soudaine en juin dernier du prince héritier Mohammed Bin Nayef, pourtant ministre de l’Intérieur (ce fut de fait un coup d’Etat), le nouveau prince héritier est devenu : Mohammed Ben Salman, dit M.B.S.  

A 32 ans, le de facto roi d’Arabie Saoudite est un milliardaire. Il a multiplié ces derniers mois les réformes : audacieuses parfois, notamment sur les femmes ou la culture ; plus controversées en matière diplomatique ou militaire puisqu’il est également ministre de la Défense et patron des conglomérats pétroliers.

1. Une nouvelle diplomatie saoudienne ?

Dans un article de Dexter Filkins, paru récemment dans le New Yorker, il semblerait que Mohammed Ben Salman veuille transformer radicalement le Moyen Orient en s’alliant avec l’Egypte et les Emirats Arabes Unis, en se rapprochant (au risque de choquer) de Donald Trump aux Etats-Unis et même d’Israël. Le plan d’ensemble vise d’abord à affaiblir, sinon à affronter l’Iran : les Saoudiens auraient incité Donald Trump à revenir sur l’accord sur le nucléaire iranien et auraient accepté (toujours selon le New Yorker) que Jérusalem devienne la capitale d’Israël.  L’Arabie Saoudite agit contre le Hezbollah libanais, contre les chiites de Syrie et, bien sûr, contre les Houthis, milices chiites du Yemen, qui bombardent régulièrement le pays (chaque semaine, des missiles sont interceptés par les contre-missiles Patriots au dessus de Riyad).

Pays en « révolution » disent certains, pays en voie de « normalisation » disent d’autres, ce qui n’exclut pas les avancées - et les reculs : ces derniers jours une dizaine de militants des droits des femmes ont été arrêtés dans le royaume, ce qui atteste des allers-retours de la « révolution » de MBS.

MBS qui fait lui même l’objet d’une adoration dans le pays – et de vives critiques. Régulièrement, comme encore ces derniers jours, on annonce sa démission, son assassinat ou son arrestation, bref le pays où la presse est controlée et censurée est aussi une machine à rumeur. Et ce d’autant plus que de nombreux milliardaires, et mêmes plusieurs princes, ont été arrêtés et placés en détention il y a quelques semaines au Ritz Carlton de Riyad.

Révolution ? Coup d’Etat ? Libération ? Démocratisation ? Ou simple normalisation dont l’objectif est de se libérer comme les Emirats Arabes Unis, mais pas beaucoup plus qu’eux ?

2. La question des femmes 

Sur la question des femmes, le prince héritier, Mohammed Ben Salman, a promis d’aller loin. D’ici quelques semaines (ou peut-être quelques mois car la date semble avoir été repoussée), les femmes vont pouvoir conduire en Arabie Saoudite.  

Le voile n’est plus obligatoire, la police religieuse n'est plus très active et on voit désormais dans les rues de Riyad de plus en plus de femmes (une sur dix peut-être, du moins dans les quartiers urbains et bobos) sans voile, même si toutes les femmes sont encore contraintes de porter l’Abaya, une sorte de longue robe islamique, ou hijab  traditionnel, bien qu'elle commence à être colorée et non plus seulement noire, quand elle ne se met pas à ressembler à une longue robe de soirée.  

3. Les projets emblématiques du prince héritier Mohammed bin Salman. 

MBS supervise actuellement trois projets majeurs pour l’Arabie Saoudite : d’abord « Vision 2030 », une sorte de « road map », de feuille de route, pour le développement du pays indépendamment du pétrole. C’est un projet de soft power qui place la culture, le numérique et les smart cities en son cœur. 

Ensuite, la fondation MISK, qu’il préside, et qui est dédiée à aider la jeunesse à rejoindre les grandes universités, notamment américaines, à se former au digital ou même aux médias.

Enfin, le projet NEOM, une ville sur la mer rouge, qui serait créée de toute pièce sur une île, en partenariat avec l’Egypte, la Jordanie… et peut-être Israël, qui pourrait entrer au tour de table. Pour l’instant, cette smart city n’est sortie ni de terre, ni du sable, ni de l’eau, mais c’est dit-on un projet phare pour MBS.  

Ici encore ces projets pharaoniques sont contradictoires. La Vision 2030 veut penser l’après pétrole, alors même que le cours du brut remonte vers les 100 dollars le baril. La fondation MISK veut former les jeunes aux médias alors qu’ils sont censurés en Arabie Saoudite. Enfin, la smart city NEOM est d’une ambition extravagante quand le Financial District de Riyad n’est même pas achevé et accuse des années de retard quant à sa construction.  

Ambition donc pour MBS mais projets en forme de coquille vide peut-être, dont on peine à voir, sinon la vision, du moins la réalité.

4. La culture.

Le Prince héritier Mohammed bin Salman a fait un coup d’éclat cette année en se portant acquéreur (via un ami) du tableau de Léonard de Vinci, dont l’authenticité a parfois été discutée : « Salvator Mundi », le sauveur du monde, le tableau vendu le plus cher du monde pour 450 millions de dollars.  

Parallèlement, MBS vient d’autoriser l’ouverture de salles de cinéma en Arabie Saoudite ou le premier cinéma projette "Avengers" ou "Black Panther" depuis le 18 avril dernier. C’est le groupe américain AMC, détenu par le chinois Wanda, qui a inauguré cette salle. 40 multiplexes sont prévus d’ici 5 ans et une centaine d’ici 2030.
Une évolution similaire est envisagée dans les arts plastiques, le spectacle vivant ou encore la musique (qui étaient assez largement interdits jusqu’à présent).

Il faut dire que 2/3 des Saoudiens, près de 70 % de la population donc, a moins de 30 ans et que la demande de divertissement et d’entertainment est forte.

Enfin le tourisme qui est très limité, puisque l’Arabie Saoudite n’accorde pas de visas de tourisme, pourrait se développer, notamment avec la mise en place d’un visa touriste, peut-être cet automne, et donc une ouverture au monde. 

Lectures

Hugh Eakin, Will Saudi Arabia Ever Change ?, The New York Review, 10 janvier 2013

Dexter Filkins, A Saudi Prince's quest to remake the middle east, The New Yorker, 9 avril 2018

Marie de Vergès, Paris-Riyad, le désenchantement, Le Monde, 7 avril 2018

Benjamin Barthe, La longue marche des Saoudiennes vers l'égalité, Le Monde, 8 mars 2018

Fatiha Dazi-Héni, Fatiha Dazi-Héni : « Restons sceptiques quant aux prédictions annonçant la fin proche de la maison Al-Saoud », Le Monde, 9 avril 2018

Ben Hubbard, Saudi Arabia Lightens Up, Building Entertainment Industry From Scratch, The New York Times, 17 mars 2018

Benjamin Barthe, Mohammed Ben Salman, réformateur aux deux visages, Le Monde, 8 avril 2018

Clarence Rodriguez, Arabie Saoudite 3.0, Erick Bonnier, 12 octobre 2017

Clarence Rodriguez, Révolution sous le voile, First, 13 février 2014

David Rigoulet-Roze, Géopolitique de l'Arabie Saoudite, Armand Colin, 1 juillet 2005

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Intervenants
  • journaliste, ancienne correspondante de Radio France à Riyad
  • Chercheur à l'Institut Français d'Analyse Stratégique (IFAS) et chercheur associé à l'IRIS. Rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques.
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