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La création des centres de prévention d'insertion et de citoyenneté était l'une des mesures contenues dans le plan d'action contre le terrorisme (PART) imaginé par le gouvernement Valls en 2016

La déradicalisation : une fausse bonne solution ?

14 min
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En 2016, un nouvel établissement faisait l’objet d’une attention médiatique particulière : le CPIC, un centre censé lutter contre la radicalisation religieuse. Mais un an plus tard, sa fermeture anticipée révèlait les failles d’un projet pensé avant tout comme un moyen de communication politique.

La création des centres de prévention d'insertion et de citoyenneté était l'une des mesures contenues dans le plan d'action contre le terrorisme (PART) imaginé par le gouvernement Valls en 2016
La création des centres de prévention d'insertion et de citoyenneté était l'une des mesures contenues dans le plan d'action contre le terrorisme (PART) imaginé par le gouvernement Valls en 2016 Crédits : GUILLAUME SOUVANT - AFP

Puisque la radicalisation pose problème, pourquoi ne pas « déradicaliser » ?  « Déradicaliser », voilà une solution qui n’en est pas une… Le concept de « déradicalisation » apparaît en effet moins comme un outil réellement efficace pour endiguer un problème social que comme une réponse théorique à une peur collective. 

L’une des expériences les plus marquantes de ces dernières années autour du concept de « déradicalisation » a pris la forme d’un « Centre de Prévention et d'Insertion Citoyenne » (CPIC), créé en 2016 pour accueillir et « réinsérer » des jeunes adultes en voie de radicalisation . Trois sociologues se sont intéressés à cette initiative et ont analysé les raisons de son échec : Alex Alber, Joël Cabalion et Valérie Cohen. Ils sont tous les trois maîtres de conférence à l’université de Tours et raconte l’histoire de ce fiasco dans un ouvrage paru aux éditions Érès Un impossible travail de déradicalisation

La création et les ambitions du projet  

Imaginés par l'ancien premier ministre Manuel Valls en 2016, les Centres de Prévention et d’Insertion à la Citoyenneté (CPIC) faisaient partie des initiatives conçues par le gouvernement pour répondre à la menace terroriste, après le traumatisme des attentats de 2015. A l’origine, treize centres de cette nature devaient ouvrir en France, pour accompagner des individus en voie de radicalisation. Dans ces établissements, les internes devaient suivre un programme élaboré sur 10 mois et structuré autour de plusieurs pôles thématiques : un travail de désengagement, un parcours citoyen, un suivi médico-social et enfin, l’élaboration d’un projet professionnel. 

C’était un programme d’inspiration militaire, qui avait été voulu par Manuel Valls, où tout le monde devait porter l’uniforme, aussi bien les personnels que les pensionnaires, chanter la Marseillaise, lever les couleurs le vendredi avec un cadre très serré en termes d’emploi du temps. » Valérie Cohen, sociologue 

Un premier centre de cette nature est ouvert en 2016, dans la petite commune de Beaumont-en-Véron en Indre et Loire. Pensé pour accueillir 25 pensionnaires, il n’en accueillera finalement que 9 et fermera ses portes de manière prématurée en juillet 2017, moins d’un an après son ouverture. 

Les causes d’un tel échec 

Pour les trois sociologues, les causes de l’échec d’une telle initiative sont multiples. Dans un premier temps, la réticence du voisinage à accueillir un centre de réinsertion, d’ailleurs vite renommé « centre de déradicalisation », pose un problème de taille : le profil des individus visés par le centre est presqu'introuvable. Les élus locaux font en effet pression sur les responsables du projet pour que ne soient accueillis dans ce centre que des individus volontaires et sans antécédents avec la justice. 

Il fallait qu’ils conçoivent leur pratique religieuse comme un problème duquel ils aient envie de sortir. (…).  Or l’évidence c’est qu’il est extrêmement rare que des personnes engagées dans un tel processus définissent leur radicalisation comme un problème et aspirent, qui plus est, à en sortir. Donc un centre qui ne trouve pas son public ne peut pas fonctionner. Alex Alber, sociologue

Neuf individus seront tout de même accueillis dans le centre de Pontourny et suivront le programme d’inspiration militaire censé les ramener vers une « citoyenneté républicaine ». Mais la médiatisation de ce centre à l’échelle nationale apparaît comme une entrave pour ce travail de réinsertion, les internes en uniforme étant fortement stigmatisés par la population locale. Par ailleurs, le personnel du centre composé d’anciens éducateurs spécialisés, ont été extrêmement réticents à adopter les méthodes d’inspiration militaire prévues par les responsables politiques, qui selon eux, ne permettait pas un réel accompagnement. 

Mais la raison fondamentale qui explique l’échec d’une telle initiative provient de la nébulosité du concept de « radicalisation » et de l’absence de réflexion poussée sur les moyens réels pour l’endiguer. Pour les sociologues, le centre était avant tout un moyen de communication du gouvernement pour démontrer une forme d’action politique contre la menace terroriste. 

Le temps du politique n’est pas le temps scientifique, et le politique lui veut montrer qu’il agit. Et donc il agit avant même que l’on ait pu faire le tour de la question et que l’on ait suffisamment de recul pour comprendre ce qu’il se passe. Joël Cabalion, sociologue 

Intervenants
  • sociologue et anthropologue, maître de conférences à l'université de Tours
  • sociologue, maîtresse de conférences à l'Université de Tours
  • sociologue, maître de conférences à l'université de Tours
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