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Jacob Rogozinski

L'Autre radical

32 min
À retrouver dans l'émission

2/2 La vérité en partage

Jacob Rogozinski
Jacob Rogozinski Crédits : DR

Le philosophe Alain écrit : 

« Tout homme persécute s’il ne peut convertir. A quoi remédie la culture qui rend la diversité adorable. »

Il existe une version plus complète de cette citation :

« Il n’y a de guerres que de religion ; il n’y a de pensées que de religion ; tout homme pense catholiquement, ce qui veut dire universellement ; et persécute s’il ne peut convertir. À quoi remédie la culture qui rend la diversité adorable ; mais la culture est rare."

Cette phrase se trouve dans son livre Les vigiles de l’esprit au chapitre 43 intitulé l’âme du fanatisme, un texte de 1922. Chaque mot de cette phrase d’Alain serait à interroger, mais nous n’en soulignerons aujourd’hui que les grandes lignes. Le mot « catholique » doit être entendu à partir de son sens grec, καθολικός, c’est à dire « de façon universelle ». Lorsque l’homme pense que sa vérité est universelle, totale, il y a le risque qu’il cherche à convertir l’autre, ou le persécuter s’il n’y arrive pas. 

Dès que les hommes pensent en termes de vérité, les conflits sont comme la faute décrite dans le 4e chapitre de la Genèse « tapis à notre porte » ? Mais sommes-nous condamnées à désespérer ? 

Non, car il y a un remède possible.  En effet, à cette violence provoquée par l’universalité d’une vérité que l’on désire unique « remédie, dit Alain, la culture qui rend la diversité adorable. »

Il ne s’agit pas, bien sûr, ici de re-définir la culture, mais de prendre acte au moins de l’un de ses effets, à savoir la rencontre avec une « diversité adorable ». Ce qui fait écho à une pensée de John Stuart Mill cité par Alain Finkielkraut dans une voix qui vient de l’Autre rive

« La seule façon pour un homme d’accéder à la connaissance objective d’un sujet est d’écouter ce qu’en disent les personnes d’opinions variées et comment l’envisagent différentes formes d’esprit. Jamais homme sage n’acquit sa sagesse autrement ! » 

C’est précisément le sens du dialogue Talmudique, qui en hébreu se dit mahloquèt. Discussion entre les maîtres qui par leurs interprétation diverses, opposées, souvent contradictoires nous rappellent que la vérité d’un texte consiste comme le dit Barthes « non pas à lui donner un sens (plus ou moins fondé, plus ou moins libre), mais au contraire d’apprécier de quel pluriel il est fait ».

Ainsi, Il y a urgence aujourd’hui à refonder la vérité autour de cette pluralité de sens, autour de ce remède qui est la « diversité adorable » dont parle Alain.

Si comme le dit Stuart Mill que je viens de citer il s’agit « d’écouter ce que disent les personnes d’opinions variées », ne faut-il pas insister comme le fait Vaclav Belohradsky 

« que la compréhension est toujours l’œuvre de l’altérité des autres qui disloque l’évidence de nos points de vue. Que la vérité et la compréhension ne relèvent pas de la subjectivité mais du déplacement opéré par l’altérité venue à la parole, au langage comme tel, c’est à dire au dialogue ». 

L’espace du politique est l’espace privilégié de ce dialogue. 

Marc-Alain Ouaknin poursuit son entretient avec le philosophe Jacob Rogozinski

L'invité

Jacob Rogozinski est philosophe et professeur à l’université de Strasbourg, il est l’auteur, entre autres, du Moi et de la chair paru en 2006 et Ils mont haï sans raison, de la chasse aux sorcières à la terreur en 2015. Et tout récemment Le djihadisme: le retour du sacrifice, DDB, 2017.

Transition musicale

Le livre de l'invité

DDB
DDB Crédits : DR

Quatrième de couverture.

"Quel est cet ennemi qui nous attaque à la terrasse des cafés, dans  une école, une salle de concert, une promenade ou une église ?

Un philosophe répond ici à cette question. Il montre que  les notions  de «terrorisme » ou de « radicalisation » nous empêchent de  penser la  terreur djihadiste. Il se demande où ce dispositif puise sa  force  d'attraction, dans quel contexte historique et social il est  apparu,  s'il est l'indice d'un « retour du religieux » et quelle  relation il  entretient avec la religion musulmane. Car le djihadisme a  tout à voir  avec l'islam, mais il n'est pas la vérité de cette religion :  en  voulant la réaffirmer, il la retourne contre elle-même.

Certains aspects de l'islam apparaissent alors au grand jour :  son  utopie émancipatrice, sa conception du pouvoir politique, sa  dimension  messianique et la rivalité qui l'oppose aux deux autres  religions  abrahamiques. Nous découvrons des « trésors perdus » de cette   tradition. Ils pourraient nous aider à combattre la cruauté archaïque   que les religions cherchent à contenir et qui fait aujourd'hui retour   avec les martyrs-meurtriers du djihad."

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