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Judith Kogel et Pierre Savy

L'intérêt du prêt !

32 min
À retrouver dans l'émission

Quand un rabbin de Narbonne adresse 36 arguments au Roi de France !

Judith Kogel et Pierre Savy
Judith Kogel et Pierre Savy Crédits : DR

"Depuis Hécatée d'Abdère (fin du IVe siècle av. J.-C.) jusqu'à Dion Cassius (155-235), en passant par Diodore de Sicile, Cicéron, Sénèque ou Tacite, les Anciens ont colporté des récits sur l'origine, les croyances et les rites du peuple juif où le mépris le dispute à l'ignorance. Avec le temps certains préjugés ont disparu et d’autres plus tenaces se sont transmis à travers les générations engendrant à la fois une peur et un rejet qui prirent le nom d’antijudaïsme puis d’antisémitisme. Parmi ces préjugés, celui du rapport des juifs et de l’argent est l’un des plus importants et possède des effets néfastes et tragiques jusqu’à aujourd’hui. En témoignent encore l’actualité de ces derniers mois et derniers jours."

Et ce que l’historien nous fait découvrir c’est que ce fut souvent au moyen-âge, au sein de nombreuses peurs et malheurs de ces temps difficiles et incertains, qu’ont surgi ces rumeurs et préjugés. Peur des éléments naturels, peur des animaux, peur des maladies, peur du chômage, déjà, peur de Dieu, de l’enfer et des sorcières. Mais surtout peur de l’étranger, de l’Autre homme, qui très vite se confondit avec la peur des juifs, qui à défaut de pouvoir toujours s’en débarrasser devinrent les boucs émissaires de tous les malheurs de la terre.

Juifs dont le statut des juifs était dans l’occident chrétien plus complexe que celui des autres religions ou nations considérées comme réellement étrangers. En effet, les juifs, tout en n’étant pas chrétiens appartenaient, pour les chrétiens, à la même famille spirituelles que les chrétiens. Dès lors il fallait leur offrir une forme de tolérance oscillant de manière permanente entre attraction et rejet, expulsion et rappels, stigmatisation et protection.

C’est particulièrement le cas avec Louis IX dit Saint-Louis qui, comme l’explique Jacques Le Goff, "faisait la différence entre le judaïsme, qu'il considérait comme une vraie religion, et l'hérésie ou l'islam, qu'il considérait comme un semblant de religion".

"Mais les Juifs embarrassaient le roi, poursuit Le Goff. A la fois à l'intérieur et à l'extérieur de la religion chrétienne, ils ne reconnaissaient pas le Christ, avaient un calendrier liturgique et des rites différents mais obéissaient à l'Ancien Testament. De plus Saint Louis sentait en lui double devoir contradictoire : d’une part les réprimer leurs conduites considérées comme perverses, conséquences de leur religion erronée et « antichrétienne » — car les juifs étaient considérés à l'époque comme un peuple déicide —, et les protéger, en tant que communauté minoritaire."

Si sa politique est ainsi plus ambivalente qu'il n'y parait, elle introduit cependant un ensemble de mesures que certains historiens, dont Le Goff, considèrent comme la porte ouverte à l’antisémitisme ultérieur. « Saint Louis, écrit-il, est un jalon sur la route de l'antisémitisme chrétien, occidental et français. ».

Et parmi ces mesures il y a l’interdiction du prêt à intérêt et une constellation de décrets et d’ordonnances satellites.

Toutes cette histoire est connue essentiellement et majoritairement par des sources chrétiennes. Plus rares sont les sources juives qui permettent de renverser la perspective.,

Et parmi ces sources certaines sont plus riches et plus éclairantes que d’autres.

C’est le cas d’un manuscrit dont l’auteur, Rabbi Siméon de Narbonne, qui vécut au XIIIe siècle, écrivit, en hébreu, une lettre à Louis IX pour lui demander, entre autres mais essentiellement, de revenir sur sa décision d’interdire le prêt à intérêt.

Une lettre étonnante que publie aujourd’hui, donc neuf siècles plus tard, les éditions de l’éclat, dans une édition bilingue, hébreu-français, dans une très belle traduction de Judith Kogel et une toute aussi belle et profonde présentation de Pierre Savy.

Les invités

Judith Kogel

Agrégée d’hébreu, Judith Kogel est chercheuse au CNRS-IRHT (Institut de recherche et d'histoire des textes)

Pierre Savy

Agrégé d'histoire, ancien élève de l’École normale supérieure et ancien membre de l’École française de Rome, Pierre Savy est actuellement Directeur des études pour le Moyen Âge à l’École française de Rome.

Archive et transition musicale

Livre présenté dans l'émission

Editions de l'éclat
Editions de l'éclat Crédits : DR

Meïr ben Siméon de Narbonne, Lettre à Louis IX sur la condition des Juifs du royaume de France, Judith Kogel et Pierre Savy (sous la direction de), éditions de l'éclat, 2017.

Il est peu probable que la lettre que Meïr Ben Siméon de Narbonne se proposait d’adresser au roi Louis IX – qui deviendra saint Louis en 1297 – lui soit ­parvenue ou ait même été envoyée. Une seule copie en a été conservée, avec d’autres textes de ce célèbre talmudiste, dans un manuscrit provençal du XIVe­ siècle, connu sous le nom de Milhemet ­mitsvah.

Cette pseudo-missive ­présente un intérêt particulier dans le corpus des « suppliques » et autres « implorations » pour l’amélioration du sort des Juifs du royaume de France sous le règne de ce roi antijuif s’il en fût, en ce qu’elle fait intervenir – probablement pour la première fois dans cette ­littérature – des ­arguments économiques, fondés sur les Écritures. En interdisant aux Juifs le prêt à intérêt et en les privant d’une activité professionnelle qui leur permet de vivre décemment, écrit Meïr, le roi met en danger ­l’économie de son propre pays qui, sans l’usage du prêt, risque la ­faillite.

Pièce maîtresse de l’histoire des Juifs de France au XIIIe siècle, cette lettre vient enrichir décidément ce que l’on sait des rapports entre ce « saint » roi et ses sujets juifs, dont on connaît le soin qu’il prit à les ostraciser en même temps qu’à brûler leurs livres par « pleines charretées » sur la place de Paris.

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