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Le poète Adonis le 8 octobre 2002 à Mascate (Oman).

Adonis : "Ma poésie est un projet. Pas seulement un projet esthétique, un projet de civilisation"

30 min
À retrouver dans l'émission

Les lumières impénitentes d'Adonis, poète et homme de l'ouverture.

Le poète Adonis le 8 octobre 2002 à Mascate (Oman).
Le poète Adonis le 8 octobre 2002 à Mascate (Oman). Crédits : Mohammed Mahjoub - AFP

C’est le plus éminent poète vivant de langue arabe. Il vit en banlieue parisienne : la France l’ignore dans les grandes largeurs. Il est né le 1er janvier 1930 à Al-Qassabin (القصابين), village syrien des rivages de la Méditerranée. Il se nomme Ali Ahmad Saïd Esber (علي أحمد سعيد إسبر) et a pris pour nom de plume Adonis (أدونيس), l’amant phénicien d’Aphrodite, dont le sang donna l’anémone après qu’il eut été tué par un sanglier.

Et les sangliers n’ont jamais manqué, grognant dans les flancs de ce Mage surgi en terre d’islam pour se faire le chantre d’un panthéisme sensuel et enivrant sous un pseudonyme mythologique ! Adonis est aujourd’hui poursuivi par quelque fatwa idiote (pléonasme). Il fut jadis victime de tyrans malappris (pléonasme).

Lire sa poésie traduite en français ouvre des horizons. L’Europe, qui croit donner des leçons d’altérité, y découvre l’universalisme arabe : « Je ne connais pas de limites/ Pas de rivage dernier »  (Chants de Milhyar le Damascène ). L'Autre redevient une promesse, un passage, et non un étranger, une impasse, chez Adonis, héraut du métissage. Il entend « affranchir les mots de l'esclavage des mots »  et les esprits de la servitude religieuse. Il arrache la langue arabe au Coran “incréé” pour se réapproprier, en démiurge insolent, la magie sonore et spirituelle de l'idiome sacré donc fossilisé : « Laissez-moi transpercer les sens et créer mes passions »  (Douze Lanternes pour Grenade ).

L'islam a fait une séparation entre poésie et pensée. La poésie pré-islamique prétendait dire la réalité, c'est-à-dire la vérité. Mais après l'islam [...] la poésie, c'est pour exprimer les sentiments, les illusions, etc. et ce qui est réel, ce qui est vérité,  c'est à la religion de l'exprimer.

On ne trouve absolument, dans toute notre histoire poétique, aucun poète de grande qualité, de grande envergure, qui était croyant. Tous les poètes sans exception étaient anti-religieux.

En mars 2008, lors d'une extraordinaire rencontre autour d'Adonis à la Maison de l'Amérique latine à Paris, Dominique de Villepin avait déclaré : « En adoptant le nom d’un dieu païen, symbole de la mort et de la résurrection, Adonis se libère de toute appartenance religieuse et en particulier du monothéisme, qui fait si souvent de l’homme un prisonnier, voire un combattant. »  Adonis est un professeur de laïcité, sensible au souffle des mystiques, mais craignant comme la peste les âmes damnées qui s'emparent du spirituel pour le faisander dans le pouvoir temporel.

Né près d'Ougarit – aujourd'hui Ras Shamra (رأس شمرة) –, siège d'une antique écriture cunéiforme dite “alphabet ougaritique”, Adonis sait faire retour sidéral : « Combien la vieillesse de la langue a besoin de l'alphabet » , notait-il dans un poème lu par lui en arabe puis par Christian Salmon en français, le 31 janvier 2005, lors d'une soirée pour la libération de Florence Aubenas et de son guide Hussein Hanoun, retenus en otages dans l'Irak convulsé.

Combien la vieillesse du monde a besoin d'Adonis et de ses Lumières impénitentes… Dans son dernier recueil en date, Zócalo , paru cette année au Mercure de France et traduit de l'arabe par Vénus Khoury-Ghata (Adonis transposé par Vénus !), ces vers résument tout :

Les hommes naissaient de nouveau, dans les mots et ce qu'ils expriment, dans les épées, les bombes, les chars de combats et les missiles. Aujourd'hui, on tue l'alphabet, lettre après lettre. Où retrouver les mots qui disent les choses qui viennent de naître ou qui naîtront demain ? Des mots lavent leur corps dans d'étranges bassines, loin de la maison du dictionnaire. Des mots s'exercent à être orphelins et à pratiquer l'ablution avec le sable. Que de choses à nommer alors que la langue est rare dans le pays qui est le mien. Mes mots jouent maintenant avec un tigre tacheté puis se reposeront sous les ailes d'un aigle insomniaque.

Ma poésie est un projet. Pas seulement un projet esthétique, un projet de civilisation, si j'ose dire. Pour créer une autre langue au sein de cette culture, il faut comprendre, il faut maîtriser ceux qui règnent. Ma vision poétique nécessite la compréhension de la tradition arabe, de l'islam.

Musiques : 

Serge Teyssot-Gay et Khaled Al Jamarani  interprètent Brume du monde , puisInvasion.

Intervenants
  • Poète et traducteur d'origine syrienne
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