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Juliette Gréco lors d'un concert au Orchard Hall du Bunkamura le 17 juin 2011 à Tokyo (Japon).

Juliette Gréco (1927-2020), le feu de la liberté

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Juliette Gréco a porté dans sa voix des milliers de poèmes. Comment imaginer que sa vie ait commencé dans le silence ? Du Saint-Germain d’après guerre à ses dernières années, elle n’a cessé d’inventer sa vie : libre, joyeuse, et éblouie.

Juliette Gréco lors d'un concert au Orchard Hall du Bunkamura le 17 juin 2011 à Tokyo (Japon).
Juliette Gréco lors d'un concert au Orchard Hall du Bunkamura le 17 juin 2011 à Tokyo (Japon). Crédits : Photo Kurita KAKU/Japan pool/Gamma-Rapho via Getty Images - Getty

En février 2016, Juliette Gréco termine sa tournée d’adieu et une série de concerts triomphants en chantant au pied de la Victoire de Samothrace, au musée du Louvre. Elle a 89 ans et elle est devenue une icône. Ce n’est que peu de temps après qu’un accident vasculaire cérébral altère son usage de la parole. Plus de 70 ans plus tôt, dans Paris où la seconde guerre mondiale se termine, elle est très jeune et sans argent, habillée de vêtements d’homme qu’on lui a prêtés. Et Juliette Gréco ne parle pas. Mutique depuis l’enfance, la déportation à Ravensbrück pour leurs actions de résistance de sa mère et de sa sœur aînée Charlotte la laisse seule à arpenter Saint-Germain-des-Prés où elle est hébergée.

Juliette Lafeychine, mère de Juliette Gréco. Elle fut capitaine dans la Résistance et arrêtée par la Gestapo en 1943 à Périgueux (photo non datée)
Juliette Lafeychine, mère de Juliette Gréco. Elle fut capitaine dans la Résistance et arrêtée par la Gestapo en 1943 à Périgueux (photo non datée) Crédits : AFP

Entre ces deux silences, Juliette Gréco s’est construit une vie indépendante et libre. Souvent, on ne la raconte qu’à travers les noms des hommes qu’elle a côtoyés. Ceux qu’elle a rencontrés, après-guerre, dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, ceux qui lui ont écrit des chansons, ceux qu’elle a aimés. Des noms devenus mythiques, il est vrai : Boris Vian, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Maurice Merleau-Ponty, Miles Davis, Serge Gainsbourg, Jacques Brel, Michel Piccoli… 

Juliette Gréco et son mari Michel Piccoli dans les années 70 à Paris
Juliette Gréco et son mari Michel Piccoli dans les années 70 à Paris Crédits : Photo STILLS/Gamma-Rapho via Getty Images - Getty

Mais elle ? Qu’est-ce qui, dans ses envies, son indépendance, son histoire, a fait de l’adolescente désargentée, muette et seule dans le Paris des années 40 une légende ? Qu’est-ce qui, en elle, a forgé cette figure libre et subversive, aujourd’hui respectée par de nouvelles générations de féministes et de rappeurs ?

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Archive INA : Dans la collection "Flirt", "Juliette Gréco flirte avec José Artur" (France Inter, 11.01.1970)

Le "mythe" Gréco a donc commencé en silence, et malgré le silence. En 1947, une photographie d’elle par Robert Doisneau fait le tour du monde. Sur cette photo, elle caresse un chien devant l’église de Saint-Germain-des-Prés. Ce n’est pas sur elle mais sur le chien, Bidet, que Doisneau fait un reportage pour un journal, car il joue dans une pièce de théâtre. Gréco n’est pas encore Gréco. Mais par sa simple présence, rebelle et profonde, ses habits noirs de garçon deviennent un style. Dans les cafés où elle passe ses journées, elle écoute et s’imprègne, curieuse de tout. Et puis elle trouve les mots :  "Un jour, j’ai répondu. La parole m’était revenue. J’en ai fait une arme", raconte-t-elle dans son autobiographie. Elle se met à chanter, enfin. Elle interprète avec force les textes d’autres qu’ils redécouvrent pourtant souvent à travers elle. Elle choisit de chanter les plus grands poètes et paroliers, parfois bien avant qu’ils aient un nom : Brel, Gainsbourg, Ferré…

Photo publiée le 14 mars 1959 de Juliette Gréco félicitant les lauréats du prix de musique de l'Académie Charles-Cros au Palais d’Orsay (Paris). De gauche à droite : Jacques Dufilho, Marcel Amont et Serge Gainsbourg.
Photo publiée le 14 mars 1959 de Juliette Gréco félicitant les lauréats du prix de musique de l'Académie Charles-Cros au Palais d’Orsay (Paris). De gauche à droite : Jacques Dufilho, Marcel Amont et Serge Gainsbourg. Crédits : AFP

Juliette Gréco invente sa vie, assumant ses choix intimes et artistiques sans jamais transiger, fuyant l’ennui, subversive sans chercher un étendard, et toujours curieuse de nouveautés. Gréco, "de l’école des enfants pas sages", disait d’elle le poète Raymond Queneau. C’est sûrement dans cette part rebelle et libre que se trouve ce qui continue d’inspirer d’autres générations. Dans les années 90, au Printemps de Bourges, le rappeur du groupe NTM, Joey Starr, l’appelait respectueusement Madame dans une conférence de presse commune où tout le monde s’attendait à un choc des cultures. Ce sont aussi d’autres générations de femmes qui se reconnaissent en elle, elle qui a tant chanté le corps et le plaisir féminin, et vécu avec force son indépendance. 

Juliette Gréco, avec ses cheveux nouvellement coupés, à Palm Beach en Floride (1970.07.11).
Juliette Gréco, avec ses cheveux nouvellement coupés, à Palm Beach en Floride (1970.07.11). Crédits : Keystone Pictures USA / MaxPPP/Newscom/MaxPPP - Maxppp

L’histoire de Juliette Gréco raconte une curiosité joyeuse de la vie. Elle confiait à sa biographe et amie Françoise Piazza : 

Je ne pense jamais à l’avenir. C’est tellement une question de hasard. Je peux mourir tout à l’heure. Le matin, je me réveille et après, on voit ce qui arrive. La vie, c’est pour manger tout de suite. Juliette Gréco

Intervenants

  • Julie-Amour Rossini, petite-fille de Juliette Gréco
  • Françoise Piazza, amie de Juliette Gréco pendant plus de cinquante ans et auteure de Juliette Gréco, entrer dans la lumière (L’Archipel, 2020.01.16)
  • Bertrand Dicale, journaliste et spécialite de la chanson française, auteur de Juliette Gréco, une vie en liberté (Perrin, 2011.03.31)
  • Abd-al-Malik, rappeur, réalisateur, écrivain, parolier et ami de Juliette Gréco. Auteur de Réconciliation (Robert Laffont, 2021.01.14)
Juliette Gréco dans l’émission télévisée "Vivement dimanche" (2004.02.18)
Juliette Gréco dans l’émission télévisée "Vivement dimanche" (2004.02.18) Crédits : PHOTOPQR/LE PARISIEN/FREDERIC DUGIT - Maxppp

Un documentaire d'Amélie Perrot, réalisé par Yvon Croizier. Prise de son, Bruno Mourlan. Archives INA, Sandra Escamez. Avec la collaboration d'Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France.

Archives INA : À voix nue par Hélène Hazéra (France Culture, 1991)

On vient me chercher, en général, et puis je vais dans la coulisse, et j’ai l’impression de rétrécir, d’être tellement petite, qu’on ne va pas me voir. Et puis là, je prie. Allez chercher pourquoi, moi qui suis mécréante. En général, c’est à cette pauvre Vierge Marie que je m’adresse, en me disant "comme c’est une femme", elle va comprendre. Alors, je lui parle et puis je me courbe, je me fais toute petite, et puis j’entends l’indicatif et j’entre sous ce qu’ils appellent normalement le feu des projecteurs. Et c’est bien vrai, mais c’est un feu qui tue celui-là. Et j’essaye de commencer. Juliette Gréco lorsqu’elle rentre sur scène

Lectures de textes par Amélie Perrot. Extraits : Gréco a des millions dans la gorge…  de Jean-Paul Sartre, imprimé pour la première fois dans le programme du concert de Juliette Gréco à Rio, en 1951.

Musique (extraits) : Non monsieur, je n’ai pas vingt ans (Henri Gougaud - Gérard Jouannest) - Je suis comme je suis (Jacques Prévert, Joseph Kosma) - Si tu t’imagines (Raymond Queneau, Joseph Kosma) - La javanaise (Serge Gainsbourg) avec Ibrahim Maalouf, live à l’Olympia (2014) - Jolie Môme (Léo Ferré) - Tout ira bien (Abd al Malik, Gérard Jouannest) - Vieille (Jacques Brel) - Le temps des cerises (Jean-Baptiste Clément, Antoine Renard).

L'actrice Sophie Marceau avec l'actrice et chanteuse Juliette Gréco (qui a joué son rôle dans la mini-série télévisée originale en 1965) sur le tournage de "Belphégor - Le fantôme du Louvre" écrit et réalisé par Jean-Paul Salomé.
L'actrice Sophie Marceau avec l'actrice et chanteuse Juliette Gréco (qui a joué son rôle dans la mini-série télévisée originale en 1965) sur le tournage de "Belphégor - Le fantôme du Louvre" écrit et réalisé par Jean-Paul Salomé. Crédits : Photo Etienne George / Corbis via Getty Images - Getty

Bibliographie

Sortie du cercueil de Juliette Gréco (07.02.1927-23.09.2020) lors de sa cérémonie funéraire en l'église Saint-Germain-des-Prés à Paris (05.10.2020). Elle est décédée à l'âge de 93 ans.
Sortie du cercueil de Juliette Gréco (07.02.1927-23.09.2020) lors de sa cérémonie funéraire en l'église Saint-Germain-des-Prés à Paris (05.10.2020). Elle est décédée à l'âge de 93 ans. Crédits : Bertrand GUAY / AFP - AFP

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