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Veillée mortuaire du réalisateur japonais Nagisa Ōshima (1932-2013), décédé le 15 janvier 2013. Temple Tsukiji Hongan-ji, dans le quartier Chuo de Tokyo (21.01.2013).

Nagisa Ōshima (1932-2013) : le cinéaste de la chair

58 min
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Dès sa Trilogie de la jeunesse, "Une ville d’amour et d’espoir", "Contes cruels de la jeunesse" et "L’Enterrement du soleil", premières œuvres tournées entre 1959 et 1960, Ōshima installe l’épiderme comme un lieu de frictions, de coups et d’étreintes.

Veillée mortuaire du réalisateur japonais Nagisa Ōshima (1932-2013), décédé le 15 janvier 2013. Temple Tsukiji Hongan-ji, dans le quartier Chuo de Tokyo (21.01.2013).
Veillée mortuaire du réalisateur japonais Nagisa Ōshima (1932-2013), décédé le 15 janvier 2013. Temple Tsukiji Hongan-ji, dans le quartier Chuo de Tokyo (21.01.2013). Crédits : Kyodo/MAXPPP - Maxppp

Lieu aussi de provocation envers son pays coincé – au sens moral du terme – entre un conservatisme d’avant-guerre et une soumission au modèle américain. Deux impérialismes que le réalisateur veut dynamiter avec ses contes sulfureux et politiques comme Nuit et brouillard au Japon (1960) sur désillusion de la génération étudiante, au lendemain de la signature du traité de coopération mutuelle avec les États-Unis.
La  jeunesse perdue dans ses repères continue d’être scrutée au plus près avec Le Retour des trois soûlards (1969). Des lycéens échangent leurs vêtements avec ceux d’immigrés coréens et passent du statut de privilégiés à celui de proscrits : l’habit est une nouvelle peau. Dans Le Petit Garçon (1969), une famille de marginaux sillonne les routes du Japon pour reconduire la même combine : jeter l’aîné de 10 ans sous les roues des voitures afin d’extorquer de l’argent aux conducteurs affolés. L’enfant finit par avoir le cuir tanné par la violence : la trace bleue des ecchymoses répétées orne son épaule. 

En 1976 dans l’Empire des sens –long métrage scandaleux qui fait trop d’ombre au reste de son œuvre- la peau devient le lieu d’un rapport de forces et de désirs : Ōshima raconte l’obsession d’une geisha pour un morceau de chair de son amant : son organe sexuel. Pascal Bonitzer, alors critique aux Cahiers du cinéma, écrit à l’époque que c’est _"_la première fois que quelque chose s'inscrit au cinéma qui puisse se comparer à l'écriture de Sade. Depuis l’œil tranché du Chien andalou (Luis Buñuel, 1929), rien n'a été produit cinématographiquement de tel sur la radicalité du délire d'amour". Un film qui n’est toujours pas visible aujourd’hui au Japon où la censure interdit de montrer à l’écran des parties génitales… 

Probablement qu'Ōshima était lui-même "possédé par le démon" d'une certaine manière, dans la mesure où l'homme et son œuvre ont toujours été traversés par une certaine rage. Une colère, et peut-être même une rage, un désir ardent de faire la révolution, à la fois la révolution politique mais aussi la révolution cinématographique. Nicolas Thévenin

En 1983, l’homosexualité latente émerge dans le frottement de deux joues pileuses : celle d’un gardien de camp japonais à Java et celle d’un prisonnier britannique – incarné par David Bowie. Ou comment bousculer les codes d’honneurs militaires, sans avoir l’air d’y toucher… Et que penser du peau à peau de Charlotte Rampling et de son amant dans Max, Mon Amour (1986) puisque cette femme de diplomate trompe son mari avec … un chimpanzé ? Une relation contre nature ? Ou "une fable pour la fin du siècle" comme l’écrit Ōshima ? Tabou, en 1999, est la dernière œuvre de Nagisa Ōshima. La peau devient alors le champs de bataille de désirs refoulés... Le film raconte l'entrée d'un jeune androgyne dans une milice composée uniquement d'hommes. Les sentiments amoureux vont rapidement se nouer autour de cet éphèbe, introduisant le trouble chez les samouraïs. Obsédé Ōshima ? Voici ce qu’il écrivait dans Ecrits, 1956-1978. Dissolution et Jaillissement, lui qui disait ne pas être intéressé du tout par le formalisme d’un des pères du cinéma japonais, Yasujiro Ozu : 

Il faut toujours procéder à une continuelle négation de soi, à un constant renouvellement. Ce qui m’importe, c'est de réaliser à chaque fois un film pour lequel le sujet et ma volonté capricieuse soient en accord. Nagasi Ōshima

Nagisa Ōshima lors d'une présentation au Festival International du Film de Munich, Allemagne (01 juillet 1992)
Nagisa Ōshima lors d'une présentation au Festival International du Film de Munich, Allemagne (01 juillet 1992) Crédits : Frank Augstein/EPA/MaxPPP - Maxppp

Intervenants 

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4 min
Archive INA : Catherine Breillat lit et commente un texte d'Ōshima dans "Bilan de l'année cinématographique 2003", "Le cinéma l'après midi" de Claire Vassé sur France Inter (03.01.2004)

Lectures : Extraits de l'ouvrage Ecrits, 1956-1978. Dissolution et Jaillissement, des dialogues de films de Nagisa Ōshima et présentation lus par Maiko Vuillod et Kengo Saito

Livrets du distributeur Carlotta : Regards sur le cinéma d’Ōshima (textes coordonnés par Nicolas Thévenin) et 5 Pink Films. Brève histoire du cinéma érotique japonais en 5 films (textes de Dimitri Ianni).

Filmographie sélective : Contes cruels de la jeunesse (1960) - Le petit garçon (1969) - L’empire des sens (1976) - Tabou (1999) - Max, mon amour (1986).

Nagisa  Ōshima (G), l'actrice britannique Charlotte Rampling (C) et de l'acteur Anthony Higgins pour la présentation de son film "Max Mon Amour" ("Max My Love"), le 13 mai 1986, lors du Festival International du Film de Cannes
Nagisa Ōshima (G), l'actrice britannique Charlotte Rampling (C) et de l'acteur Anthony Higgins pour la présentation de son film "Max Mon Amour" ("Max My Love"), le 13 mai 1986, lors du Festival International du Film de Cannes Crédits : AFP

Extraits des films : Contes cruels de la jeunesse (1960) - Les plaisirs de la chair (1965) - L’obsédé en plein jour (1966) - Le petit garçon (1969) - L’empire des sens (1976) - Furyo  (1983) - Max, mon amour (1986).

Extraits des BO : L'Empire des sens (musique de Minoru Miki) et Furyo (musique de Ryuichi Sakamoto) - Différentes versions de Merry Christmas Mr. Lawrence de Ryuichi Sakamoto, titre originellement créé pour la BO de Furyo

Un documentaire de Michel Pomarède, réalisé par Yvon Croizier. Archives INA, Inès Barjat. Avec la collaboration d'Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France, et Elna Fraysse, stagiaire.

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10 min
Archive INA : "L'empire des sens" chroniqué par les critiques du "Masque et la plume", en public, sur France Inter (26.09.1976). Avec François-Régis Bastide, Georges Charensol, Jean-Louis Bory, Jean-Louis Tallenay, Michel Ciment

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