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Sandor Ferenczi (1873-1933), neurologue et psychanalyste

Sándor Ferenczi (1873-1933)

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Esprit libre et ouvert, médecin curieux et empathique, Sándor Ferenczi avait la passion de comprendre et de guérir. Il fut sans doute l’un des tout premiers psychanalystes à s’aventurer aussi loin dans les profondeurs de la psyché.

Sandor Ferenczi (1873-1933), neurologue et psychanalyste
Sandor Ferenczi (1873-1933), neurologue et psychanalyste Crédits : Domaine public - Wikipédia - Aladár Székely

Le temps de Ferenczi doit venir. Lou Andreas Salomé

Convaincu de l’existence réelle des traumatismes sexuels infantiles, Ferenczi paiera très cher la fidélité à ses propres convictions. À l’heure où l’on commence seulement à prendre toute la mesure des traumas engendrés par les abus sur les enfants, le temps de redécouvrir Ferenczi est venu, comme le pressentait si bien Lou Andreas Salomé.

Garçon défendant sa maison avec une épée
Garçon défendant sa maison avec une épée Crédits : Juana Mari Moya - Getty Images

Ferenczi est une sorte de Peter Pan. Il y a chez lui ce côté infantile, qui en fait un personnage à la fois touchant et tragique. Kathleen Kelley Lainé, psychanalyste

Sándor Ferenczi naît à Miskolc, en 1873, dans une petite ville de Hongrie où ses parents juifs émigrés de Pologne tiennent une librairie. Septième d’une fratrie de douze frères et sœurs, le petit Sándor évolue dans un environnement affectif très pesant. Victime d’abus de la part d’une domestique et souffrant d’un cruel manque d’affection maternelle, il perd son père à l’âge de quinze ans. 

Les blessures de l’enfance et le déni des traumatismes infantiles constitueront le cœur de sa pensée. 

Patient après un traitement dans un hôpital psychiatrique.
Patient après un traitement dans un hôpital psychiatrique. Crédits : Photo Herbert Gehr/The LIFE Picture Collection via Getty Images - Getty

Après des études médicales à Vienne, Ferenczi fait ses premières armes de médecin psychiatre dans les hôpitaux de Budapest, où ses patients sont essentiellement des pauvres et des prostituées. Alors que la psychanalyse n’est pas encore constituée, Ferenczi explore de nouvelles techniques thérapeutiques et travaille déjà avec les émotions de ses patients. 

Pour certains de mes patients souffrant de douleurs violentes, j’ai utilisé un grand électro-aimant qui produit un champ magnétique. Mais parfois une simple caresse de la main appliquée en cours d’hypnose à des points douloureux s’avère aussi efficace. Un traitement hypnotique n’est même pas toujours nécessaire. Il suffit d’un certain charme. Le traitement consiste alors à encourager le malade, à le détendre. Sándor Ferenczi, De la valeur thérapeutique de l’hypnose.

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Archive INA : Alain de Mijolla, dans "Les chemins de la connaissance", parle des origines de Sándor Ferenczi et l’influence de ses parents sur sa conception de la psychanalyse (France Culture, 1992)

Ferenczi représente le cœur, l'émotion, la sensibilité, la pulsion de guérir permanente. Avec un affect très particulier pour la souffrance. C'est probablement le plus grand clinicien, au sens strict du mot clinique, c'est-à-dire qu’il a une passion pour les patients. Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse.

Défenseur d’une médecine sociale, Ferenczi rédige ses premiers articles scientifiques sur les paresthésies cérébrales, la menstruation, l’hypnose, et prend position contre une conception pathologique de l’homosexualité. 

Terrasse de Café à Budapest, vers 1910.
Terrasse de Café à Budapest, vers 1910. Crédits : Photo Imagno/Getty Images - Getty

Habitué des grands cafés du centre de Budapest, ouvert à toutes les formes d’art et de pensée (y compris la télépathie et le spiritisme), Ferenczi est intimement lié à la modernité qui fleurit dans la capitale hongroise au tournant du siècle. Les soirs, à l’hôtel Royal ou New York, intellectuels, artistes et écrivains de la revue Nyugat (Occident) se retrouvent à la table du médecin pour débattre des connaissances nouvelles sur la psyché. 

À Budapest, Ferenczi fréquente le compositeur Béla Bartók, mais aussi Georg Lukacs, le futur théoricien marxiste, ou encore Béla Balazs, le grand théoricien du cinéma. Tous étaient comme lui des gens en devenir qui échangeaient leurs idées dans cette ville qui, à côté de Vienne, était l'autre pôle de cette extraordinaire culture austro-hongroise. Benoît Peeters, biographe.

En 1908, Ferenczi fait la connaissance de Freud à Vienne. Très vite se noue avec le fondateur de la psychanalyse une relation intense et complexe.

Quand Ferenczi rencontre Freud, c’est l'éblouissement. Ils ne se quittent plus. Mais jamais leur relation ne sera équilibrée. Freud conservera toujours sa position de sultan. Pierre Sabourin, psychanalyste.

Le psychanalystes hongrois Sándor Ferenczi (à gauche) et autrichien Sigmund Freud (au centre), en 1918.
Le psychanalystes hongrois Sándor Ferenczi (à gauche) et autrichien Sigmund Freud (au centre), en 1918. Crédits : Photo by API/Gamma-Rapho via Getty Images - Getty

Mobilisé pendant la première guerre mondiale comme médecin militaire, Ferenczi est confronté à de nombreux cas de soldats, qui souffrent de traumatismes sans avoir aucune blessure physique. Refusant de considérer ces malades comme des simulateurs, Ferenczi révèle, avec Freud et Karl Abraham, l’existence des “névroses de guerre”. 

Ferenczi et Freud entretiennent une intense correspondance. Entre Budapest et Vienne ne cessent d’aller et venir des lettres, où l’intime se mêle souvent au professionnel. Ferenczi entretient depuis plusieurs années une relation avec une femme mariée plus âgée que lui, dont il accepte de suivre la fille en analyse. S'ensuit une relation triangulaire très compliquée, dont Ferenczi ne parviendra à s’extraire qu’avec l’aide de Freud.

Lettre de Ferenczi à Freud, 4 mars 1917.
Lettre de Ferenczi à Freud, 4 mars 1917. Crédits : Christine Lecerf - Radio France

Quand j'ai commencé à lire la correspondance, j'étais mal à l'aise. C’était comme si j'étais entrée dans le lit d'un couple, c'était tellement intime. Kathleen Kelley-Lainé, psychanalyste.

Suivant les conseils de son aîné, Ferenczi renonce à la jeune fille pour épouser la mère, abandonnant du même coup l’idée de devenir lui-même père. Cette histoire tragique permettra aux deux chercheurs de vérifier la puissance du transfert dans l’analyse, mais elle laissera des traces indélébiles dans leur relation.

Ce qui est passionnant, c’est que Ferenczi vient en analyse chez Freud parce qu'il ne sait pas bien distinguer ce qui lui arrive : est-ce du transfert ? Est-ce de l'amour ?  Et c’est à propos de cette cure que va s’élaborer la notion de transfert. Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyste

Ernest Jones, Sándor Ferenczi, Otto Rank, Max Eitingon, Karl Abraham et Hanns Sachs, en 1922.
Ernest Jones, Sándor Ferenczi, Otto Rank, Max Eitingon, Karl Abraham et Hanns Sachs, en 1922. Crédits : Photo Apic/Getty Images - Getty

Disciple zélé, Ferenczi fait partie du comité secret qui entoure Freud. Élève favori du maître, il est cependant déterminé à tracer son propre chemin et prend le risque de s’aventurer dans des territoires jusque-là inconnus ou délaissés : il tente un parallèle audacieux entre le développement fœtal et le développement du genre humain dans sa célèbre “fantaisie scientifique” Thalassa, se confronte à des cas limites comme dans L’homme coq, mais renoue avant tout avec la réalité du trauma qui avait été abandonnée par Freud au profit du fantasme.

Ferenczi disait que tous les traumatismes sont réels, et qu'on ne peut pas guérir quelqu'un si on n'arrive pas jusqu'au traumatisme réel. Pour Freud, c'était proche de la folie, cette volonté d'aller jusqu'au bout, jusqu'aux racines de tout. Judith Dupont, psychanalyste

Remontant toujours plus loin aux sources du trauma, Ferenczi va créer l’un de ses concepts les plus importants, la “Sprachverwirrung” ou “confusion de langue”, mettant au jour ce double langage entre l’adulte et l’enfant qui est à l’origine de nombreux traumas sexuels infantiles. Dénonçant le silence familial qui entoure le plus souvent ces abus précoces, il met également en garde les thérapeutes contre leur propre déni. Confusion de langue entre les adultes et l’enfant va marquer la rupture entre Ferenczi et le reste du mouvement psychanalytique de plus en plus dominé par la figure d’Ernest Jones.

Ernest Jones a une vision politique du mouvement. Il pense que si l’on retourne à l'idée du trauma et à la technique psychanalytique de Ferenczi, on ne pourra pas former des cliniciens qui soient en même temps des soldats du mouvement psychanalytique. Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse.

Déjà très affaibli par une anémie pernicieuse, Ferenczi poursuit toujours ses consultations et consigne ses observations cliniques sur des bouts de papier. Pour débloquer une cure particulièrement difficile, il invente une ultime pratique thérapeutique : l'analyse mutuelle, où thérapeute et patient échangent leur rôle. 

C'est un document vraiment unique. Quelqu'un a osé écrire ce qui se passait en lui. Je pense qu'il était l’un des premiers à penser que le contre transfert existe et qu’il est un élément important de la thérapie. Judith Dupont, psychanalyste

Judith Dupont, psychanalyste, petite-fille de Vilma Kovacs, élève et amie proche de Sándor Ferenczi.
Judith Dupont, psychanalyste, petite-fille de Vilma Kovacs, élève et amie proche de Sándor Ferenczi. Crédits : Frédéric Cayrou - Radio France

Je me souviens du jour de la mort de Ferenczi. Toute la famille était en émoi et courait entre la maison de ma grand-mère et celle de Ferenczi. Qu'allait-on faire sans lui ? Plusieurs personnes étaient là durant ses derniers jours et semaines. Il n'y avait aucun problème psychique de maladie mentale chez lui. Judith Dupont, psychanalyste.

Dans son Journal clinique (janvier-octobre 1932, Paris, Payot, 1990), Ferenczi revient également sur sa relation avec Freud, dont il n’est jamais parvenu à se libérer. À sa mort en 1933, le vieux maître fait l’éloge funèbre de ce “frère aîné sans reproche”, mais les accusations proférées par Ernest Jones quant à ses soi-disant “penchants psychotiques” vont contribuer à jeter le discrédit sur Ferenczi et sur son œuvre, dans une Hongrie qui va progressivement bannir la psychanalyse.

En 1933, quand il meurt à l'âge de 59 ans, Ferenczi a perdu la partie. La Hongrie ne va plus accueillir la psychanalyse. Elle sera bannie à la fois par l'antisémitisme, par le régime de Horthy, par la Seconde Guerre mondiale, avec la destruction très large de la communauté juive de Hongrie, puis par les régimes communistes de l'après-guerre qui ne feront aucune place à la psychanalyse. Benoît Peeters, biographe.

Il faudra attendre les années 80, le courage opiniâtre de Michael Balint, psychanalyste exilé hongrois, ainsi que le patient travail éditorial de Judith Dupont, pour que Ferenczi retrouve enfin sa juste place dans l’histoire de la psychanalyse.

Intervenants

Textes lus (extraits) par Miglen Mirtchev :

Un documentaire de Christine Lecerf réalisé par Anne Perez-Franchini. Prise de son, Frédéric Cayrou ; mixage, Bernard Lagnel. Documentation INA, Maria Contreras. Avec la collaboration d'Annelise Signoret.

Remerciements à Clara Royer et aux éditions Campagne Première.

Musique (extraits) : Kido Takahiro, dans Krageneidechse, For Ms. Sack (2006) - Sarah Neufeld, dans Hero Brother, Hero brother et Dirt (2013)- BiosphereI, dans Departed Glories, Free from the bondage you are in et Out of the cradle (2013) - LibraryI Tapes,  Feeling for something lost, Introduction et Abandoned houses hiding in flickering shadows (titre de l'album, 2006) - Shinjuku Thief, dans Sacred Fury, Black rope hell, Water tinctured with soot et Suture (2005) - Bela Bartok, Magyar nepzene (musique populaire hongroise) par Zoltan Kodaly et Maria Basilides - Benedicte Maurseth dans le titre éponyme de l'album Etterdonning (2019) - Takahiro Kido dans In the time, You've got everything now ! et Talkin - Gustav Mahler, Symphonie n°5 en ut dièse mineur par l'Adagietto Orchestre Royal du Concertgebouw d'Amsterdam dirigé par Willem Mengelberg et Orchestre philharmonique de Vienne dirigé par Bruno Walter - Philip Jeck dans l'album Sande, Shining (2008).

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Judith Dupont (grande spécialiste de Ferenczi), dans "Les chemins de la connaissance", à propos de l’histoire de la publication de la correspondance entre Freud et Sándor Ferenczi (France Culture, 1997).

Pour aller plus loin

  • Cure d'ennui. Écrivains hongrois autour de Sándor Ferenczi : Textes choisis et présentés par Péter Ádám. Ouvrage collectif de Mihály Babits, Géza Csáth, Milan Füst, Frigyes Karinthy, Dezsö Kosztolányi et de Gyula Krúdy. Trad. du hongrois par Sophie Képès. Édition de Michelle Moreau-Ricaud  Collection Connaissance de l'Inconscient, Série Curiosités freudiennes (Gallimard 03.03.1992)
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