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Après le choc, trouver les mots, chercher les remèdes avec Tobie Nathan (2/5) / La chronique de Laurent Nunez

28 min
À retrouver dans l'émission

Série : Après le choc, trouver les mots, chercher les remèdes
Tête chercheuse de la semaine : Tobie Nathan Romancier, dramaturge et ancien professeur de psychologie clinique et psychopathologie à l’Université Paris 8, professeur émérite dans cette même université.

Tobie Nathan
Tobie Nathan Crédits : Radio France

Deuxième épisode : La terreur comme instrument politique

Une semaine après les attentats qui ont ensanglanté Paris, comment exprimer avec les mots le choc et l'horreur vécus? Quels mots utiliser, quels remèdes possibles pour se relever ? L'ethno-psychiatre et écrivain Tobie Nathan nous livre ses réflexions en s'appuyant sur des exemples concrets : Le Cambodge, la Guinée, l'Allemagne nazie... Quand les peuples font face à la terreur programmée.

L'invité culturel : la chronique de Laurent Nunez, rédacteur en chef culture du Magazine Marianne Il revient sur l'attribution des Prix littéraires 2015, chronique acide

Laurent Nunez
Laurent Nunez Crédits : Anaïs Ysebaert - Radio France
Mathias Enard reçoit le prix Goncourt le 3 novembre 2015
Mathias Enard reçoit le prix Goncourt le 3 novembre 2015

- Le Prix Goncourt 2015 décerné à Mathias Enard le 3 novembre pour Boussole, aux éditionsActes Sud

  • Le Prix Médicis 2015, a récompensé jeudi 5 novembre, Nathalie Azoulai et son roman Titus n'aimait pas Bérénice, aux éditons P.O.L.

- Le Prix Femina 2015, Christophe Boltanski récompensé le 4 novembre pour La Cache, paru chez Stock

- Le Prix Renaudot 2015, à D'après une histoire vraie, Editons JC LattèsdeDelphine de Vigan le 3 novembre

Chronique Marianne/France Culture6h20 Demain est un autre jour, le 24 novPar Laurent Nunez Le complexe d’Archimède « Les prix littéraires ? Mais ça intéresse encore des gens, après ce qui s’est passé en plein Paris ? » C’est la phrase stupéfaite et pleine d’indignation, pleine de mépris littéraire aussi, que j’ai entendue ce matin, à la machine à café, lorsque j’ai admis que j’allais faire ma prochaine chronique de France Culture sur le Goncourt, le Renaudot, le Médicis. Aie ! Et j’ai bien senti que certains me considéraient dès lors comme un indéfectible bobo. Le genre intello dans la lune, qui refuserait de regarder le monde en face. Un peu comme Archimède, dont la légende raconte qu’il fut tué par un soldat parce qu’il était plongé dans ses calculs, et qu’il n’avait pas entendu que l’ennemi avait pris possession de la ville. Eh bien je vais vous dire : les attentats qui viennent de se produire à Paris m’obligent à parler des prix littéraires. Je n’ai plus le choix. Pour quatre raisons. La première, c’est qu’il faut faire l’éloge des livres, aujourd’hui plus que jamais. Les livres sont au fondement de la culture occidentale, depuis l’invention du codex. Les intellectuels romains l’ont créé pour démocratiser leur culture, il y a 2200 ans. Et qu’il faille plus de culture, pour tous, par tous, c’est une idée à laquelle je crois de plus en plus, allez savoir pourquoi. La deuxième raison, c’est que je vais dans ma chronique parler de fiction. Vous vous rendez compte : la fiction ! Ces histoires qu’on sait très fausses mais qu’on lit quand même, parce qu’elles sont bien écrites ! Ça, c’est le grand scandale de la littérature, qui procure aussi le plus grand plaisir. La troisième raison de ma chronique, c’est que je compte évidemment dire du mal de certains livres primés : et tant qu’on aura le droit de se disputer entre amis, à la terrasse d’un café ou à la radio, au sujet d’un roman — fût-ce de Christine Angot ou de Delphine de Vigan ! — croyez bien que je serai de la partie. La dernière raison pour laquelle j’ai décidé de maintenir ma chronique, elle me vient directement des djihadistes qui commettent des attentats au Nigeria et au Cameroun, et qui appartiennent à un mouvement dénommé Boko Haram. Non mais vous savez ce que ça veut dire, Boko Haram ? Ça veut dire : « Interdiction d’ouvrir un livre ». Ça veut dire textuellement : « La lecture est un péché ». Mais vous croyez donc qu’on va vous obéir ? Voilà la vérité : si Paris semble « “la capitale des abominations et de la perversion”, comme un communiqué de Daesh l’annonçait récemment, c’est parce que cette ville compte 75 bibliothèques municipales et dix fois plus de librairies indépendantes, parce qu’il y a des beaux quartiers d’intellos comme Saint-Germain-des-près, et parce que, pour la plus grande joie des “pervers” que nous sommes, les éditeurs français ont publié en septembre pas moins de 600 fictions. C’est beaucoup ? C’est trop ? Moi je vous répondrai désormais : ça n’est pas assez, et je vous répéterai la belle phrase de Hannah Arendt, au début des Origines du totalitarisme : “C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal.” Voilà. Maintenant, laissez-moi écrire ma chronique sur les prix littéraires. La rentrée littéraire a commencé drôlement par le prix Décembre, qui fut attribué, comme son nom ne l’indique pas, début novembre. La lauréate fut Christine Angot, pour sa dernière autofiction Un amour impossible. Si je dis que cette rentrée littéraire a commencé drôlement, ce n’est pas parce qu’Angot a été récompensé pour un livre qui contenait des dialogues somptueux, comme le déjà célèbre “‘Ah la la mon Dieu, qu’est-ce que j’en ai marre, mon Dieu, mais j’en ai marre, j’en ai marre, j’en ai marre, mais j’en ai marre !... Mais j’en ai marre, mais marre, mais j’en ai marre, marre, marre, mais marre ! J’en ai marre j’en ai marre j’en ai marre, mais qu’est-ce que j’en ai marre, mais qu’est-ce que j’en ai marre mon Dieu…’ Non, non, ce n’est pas pour cela que c’était drôle. Tout Paris rigolait parce que dans le jury du prix décembre, il y avait Amelie Nothomb, qui avait bien aimé le livre d’Angot — en tout cas assez pour avoir voté pour elle. Ça partait bien, non ? Mais voilà : Christine Angot, elle, n’avait pas l’air d’apprécier plus que cela Amélie Nothomb, et on a assisté lors de la remise du prix, à la maison de l’Amérique latine, à une lente et assez belle course-poursuite — Nothomb voulant une photo avec Angot, qui fuyait indéfiniment à l’autre bout de la salle. Imaginez Nothomb la main sur son immense chapeau noir, coursant une Angot fière et têtue : c’est la drôle d’image, ridicule et attendrissante, qu’il me reste de cette remise des prix, qui ressemblait fort, je le concède, à un moderne bûcher des vanités. Si vous voulez des chiffres, qui ne veulent rien dire mais qui disent quelque chose tout de même du goût du public, il s’est vendu pour l’instant 100 000 exemplaires d’Un Amour Impossible. Quant au dernier roman de Nothomb, le crime du comte Neville, il n’a eu aucun prix, mais il s’est déjà vendu à plus de 85 000 exemplaires. Bref : deux très grands succès commerciaux. Pour ma part, j’ai préféré, et de loin, le prix Médicis, Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai, aux éditions POL. Une étrange biographie de Racine, romancée, érudite mais pas trop (puisqu’érudit semble de nos jours un gros mot) un récit qui tente de répondre à une belle question : Guérit-on un jour d’un chagrin d’amour ? Quand Titus se sépare de Bérénice, ‘invitus invitam’ selon les mots de l’historien Suétone, c’est-à-dire ‘malgré lui et malgré elle’, ce qui s’est produit il y a 2000 ans se produit encore de nos jours : c’est toujours la même incompréhension qui naît dans l’esprit de celui qu’on abandonne, et c’est cette incompréhension qui produit ce livre passionnant, assez court, à la fois pensif et futile. (C’est un compliment.) Il s’en est vendu pour l’instant assez peu, 12 000 exemplaires. ‘Français, encore un effort’, comme disait Sade. Ce qui est intéressant, c’est de remarquer que les trois prix les plus importants ont été donnés à des livres qui redessinaient les liens entre l’Orient et l’Occident. 2084, de Bouallem Samsal, a ainsi reçu le grand prix de l’Académie française. Cette dystopie, qui dévoile un avenir monstrueusement conquis par la plus folle religiosité, s’est déjà vendue à 93 000 exemplaires. Un peu complexe à lire un peu ennuyeux aussi mais de plus en plus réaliste hélas. Il y eut aussi le prix Goncourt, donné à Matthias Enard pour Boussole. Un livre-monde, d’une érudition folle, mais dont chaque page fait songer à ce proverbe : qui trop embrasse mal étreint. L’intrigue a été dévoilée : un musicologue, au soir de sa vie, repense à ses rencontres, à ses amours. Pendant ses nuits d’insomnie, il tourne la boussole de ses pensées non plus vers le Nord, mais vers l’Orient, qui lui a tant appris. Et nous voilà embarqués parmi les explorateurs, les voyageurs, poètes, musiciens, scientifiques, qui sont tombés amoureux d’une civilisation qui n’était pas forcément la leur. Ce pavé de six cents pages, qui tient de l’essai comme du roman d’aventures, semble très nécessaire maintenant, évidemment. Il s’en est déjà vendu 63 000 exemplaires. C’est encore peu pour un Goncourt, qui vise normalement les 400 000 exemplaires. Il faudra donc en reparler après les fêtes de fin d’année, puisque c’est souvent le Goncourt qu’on pose au pied du sapin de Noel. Ce qu’il faut lire absolument, c’est le roman de Heddi Kaddour, les Prépondérants, qui s’amuse du choc des civilisations en décrivant un tournage américain, en 1922, en plein cœur d’un village du Maghreb. C’était périlleux : mais tout est permis quand on sait écrire, et quand on écrit sans a priori. L’Académie française ne s’y est pas trompée, qui l’a élu ex aequo avec Samsal. Pour une fois qu’on est d’accord avec elle ! Hélas ! Ma chronique s’achève, et je m’aperçois que je n’ai guère évoqué le Prix Renaudot, attribué à Delphine de Vigan pour son roman D’après une histoire vraie. Ni rien dit du roman de Laurent Binet, La septième fonction du langage, auréolé du prix du roman Fnac comme du prix Interallié ! Disons que c’est un acte manqué. Et redisons la chance qu’on a, en France, de ne pas être dans l’obligation d’encenser des livres qu’on a vraiment peu aimés. Laurent Nunez

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