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Un corset, créé en 1890, exposé au musée des Arts Décoratifs de Paris le 4 juillet 2013 lors de l'exposition "Vêtements mécaniques, une histoire indiscrète de la silhouette"
Épisode 1 :

Les corsetières décorsetées

28 min

En 1847, des “séquestrations odieuses” de jeunes femmes, dans le couvent Le Refuge, sont dénoncées par le journal fouriériste d’inspiration socialiste utopique "La Démocratie Pacifique". Le corset s’y révèle un véritable instrument de torture pour les demoiselles qui y sont placées.

Publicité pour des corsets masculins et féminins (Londres, Angleterre, vers 1899).
Publicité pour des corsets masculins et féminins (Londres, Angleterre, vers 1899). Crédits : Glasshouse/ZUMAPRESS - Maxppp

Le corset de force descend à mi-cuisses, les manches sont très longues, la victime a les mains croisées sur le ventre, elle ne peut prendre à boire ni à manger. Cet instrument trop serré meurtrit les chairs. La recluse est obligée d’attendre qu’on la fasse manger. Comme si le corset et la faim ne suffisaient pas, les captives ont une coiffe dont les attaches passent dans la bouche comme le mors des chevaux… Journal La démocratie pacifique.

Journal "Le Courrier du Centre" concernant la grève des corsetières de la Maison Clément (22.06.1895)
Journal "Le Courrier du Centre" concernant la grève des corsetières de la Maison Clément (22.06.1895) Crédits : Archives départementales de la Haute-Vienne

1er épisode : Les Corsetières décorsetées

Dans Des luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (Zones / La Découverte, 2016), l’historienne Michelle Zancarini-Fournel fait sortir de l’ombre les révoltes des ouvrières et notamment celle qui s’abat sur Le Refuge

Couvents et providences, établissements pour jeunes filles pauvres occupées à fabriquer gratuitement sont mis à sac. Les corporations féminines réclament du travail et manifestent en s’en prenant violemment aux couvents qui, avec leur main-d’œuvre gratuite, font une concurrence redoutable aux ouvrières. En avril 1848, à Saint-Étienne, 150 femmes investissent le couvent du Refuge, animé par les sœurs de Saint-Joseph. Brandissant une statue du Christ en tête du cortège, les manifestantes arrachent fenêtres et portes, qui symbolisent la clôture, et brûlent les métiers à tisser. Michelle Zancarini-Fournel

20.04.1893 : Première page du journal "Le Médecin de famille" illustrant la différence entre bons et mauvais corsets et indiquant qu'un laçage serré conduit à une mauvaise santé. The Family Doctor - The Ribs And Tight-Lacing.
20.04.1893 : Première page du journal "Le Médecin de famille" illustrant la différence entre bons et mauvais corsets et indiquant qu'un laçage serré conduit à une mauvaise santé. The Family Doctor - The Ribs And Tight-Lacing. Crédits : Hulton Archive/Getty Images - Getty

Une circulaire, dans la droite ligne de la loi Falloux à destination des préfectures, en 1850, rappelle la vocation de l’enseignement des jeunes filles :
"Il est inutile de rappeler ici que l’un des plus grands intérêts de la société est d’aider à la sécurité du foyer domestique par une religieuse et saine éducation donnée aux filles".
De l’école des sœurs à l’usine-couvent, les religieuses participent à la mise au travail précoce des jeunes filles. Les écoles congréganistes sont perçues comme le moteur de la scolarisation des filles et favorisées par l’État. On y apprend la lecture et l’écriture, les travaux de couture jusqu’à la préparation de la première communion, sésame pour être embauchée dans les manufactures textiles. Ici pas de jeunes filles en fleurs, mais la barre du métier à tisser ou l’ouvroir des religieuses. Une discipline rigoriste fait loi. Dans les ateliers, de petits oratoires avec une Vierge sont illuminés, au mois de mai, et le chapelet est récité quotidiennement. Mais une gronde contre la discipline de fer des usines-couvents aux ateliers traverse les campagnes. Une génération de femmes, qui assiste à la politisation de leur foyer par les syndicats ouvriers, sensibilisée à l’anticléricalisme, refuse l'avilissement dans des travaux mal payés et les mesures disciplinaires. À Limoges, elles décident d’avoir voix au chapitre sur leur lieu de travail et fondent un syndicat féminin. En 1895, une très longue grève est entamée, et ce sont des femmes qui tiennent le piquet de grève : des corsetières. 

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3 min
Archives INA : L'historienne Madeleine Rebérioux dans "Les chemins de la connaissance" présenté par Jean-Paul Aron, sur la thématique "Le XIXème, siècle de l'ouvrière" (France Culture, 23.05.1979)

Certaines corsetières siègeront au Congrès constitutif de la Cgt de 1895 et c'est en fouillant les archives du syndicat, que Jeannette Dussartre-Chartreux, qui archive avec passion la mémoire ouvrière, fait surgir de l'ombre ces femmes, les grandes oubliées de l'histoire sociale.

On voit là ces femmes grévistes qui ne parviennent pas à entraîner avec elles les autres et je trouve ça terriblement dur. Et le coup de la bière qu'on boit ensemble, de ces femmes qui dansent entre elles pour un moment de gaité collectif, ça rappelle aussi le besoin qu'on a, quand on est gréviste, de faire aller la solidarité au-delà du principe, c'est-à-dire de se tenir les coudes ensemble et en même temps de resserrer les rangs. Michel Kiener

Intervenants

Le principal corset américain, la forme érigée, suit les contours naturels et ne comprime pas la silhouette. Publication originale "The Ladies Field" (06.1902)
Le principal corset américain, la forme érigée, suit les contours naturels et ne comprime pas la silhouette. Publication originale "The Ladies Field" (06.1902) Crédits : Hulton Archive / Getty Images - Getty

Bibliographie

Lectures : Anne Stephens et Géraldine Szajman. Adaptations des travaux de Jeannette Dussartre-Chartreux

Fiche signalétique du Commissariat central (entre juin et juillet 1895)
Fiche signalétique du Commissariat central (entre juin et juillet 1895) Crédits : Archives départementales de la Haute-Vienne

Texte de la fiche signalétique : 

Sa conduite et sa moralité n'ont donné lieu que l'on sache à des remarques défavorables. Elle ne possède aucune fortune et n'a d'autres moyens d'existence que le produit de son travail. Le Commissaire de police

Un documentaire de Nedjma Bouakra, réalisé par Julie Beressi. Prise de son, Arthur Dumont ; Mixage, Bruno Mourlan. Archives INA, Véronique Jolivet. Avec la collaboration d'Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France et Elna Fraysse, stagiaire.

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1 min
Archive INA : "Etre à Lejaby", extrait d'un texte écrit et dit par une ancienne ouvrière dans le magazine "Les pieds sur terre" sur France Culture (07.11.2011)

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