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 Gravure parue dans L'Univers illustré, Paris, 17 mars 1888
Épisode 1 :

Le corps exhibé

28 min

L’hôpital de la Salpêtrière, qui n’accueillait que des femmes jusqu’en 1968, organisait au XIXe siècle et jusqu’au début du XXe un bal de la mi-carême nommé "bal des folles". Mais y voyait-on vraiment des femmes faire les folles ?

Gravure extraite du journal hebdomadaire "L'Univers illustré", Paris, 17 mars 1888
Gravure extraite du journal hebdomadaire "L'Univers illustré", Paris, 17 mars 1888 Crédits : Wikipédia

A l’hôpital comme au dehors, le temps est scandé par des célébrations : on fête Noël, le Nouvel An, et le carnaval de la mi-carême. L’hôpital de la Salpêtrière, accueillant exclusivement des femmes jusqu’en 1968, organisait au XIXe siècle et jusqu’au début du XXe un bal de la mi-carême auquel étaient conviées quelques personnes de la bonne société parisienne. La curiosité et l’excitation que manifestaient les journalistes pour cet événement, qui pourtant n’était pas inédit, sont aiguisées lorsque Charcot, directeur du service des aliénées, gagne en célébrité. On le connaît bien au-delà des cercles médicaux. Parce qu’il soigne des hystériques qui se contorsionnent, ce bal est appelé « Le Bal des folles ».  Mais y voit-on vraiment des femmes faire les folles ? 

1er épisode : Le bal des folles, le corps exhibé

C’est la presse parisienne, Le Monde illustré et Le Parisien illustré – et non pas Charcot, ni même l’administration de la Salpêtrière – qui surnomme dans les années 1880 cet événement « le bal des folles ». La soirée, organisée dans l’hospice de La Salpêtrière (c’est ainsi que s’appelle cet hôpital à partir de 1885) réunit les épileptiques, celles que l’on appelle alors les « hystériques », et des invités parisiens triés sur le volet. Ils espèrent frissonner au contact de ces pensionnaires qui, dit-on, ignorent tout des limites. Peut-être assisteront-ils à des gestes obscènes de la part de ces femmes dont le corps exprime le mal-être de façon théâtrale ? Le célèbre médecin exhibait déjà ses patientes tous les vendredis lors de ses séances d’hypnose publiques.

Ce qui a changé pour l’hystérie dans les années 1880 c’est qu’on en a fait une maladie nerveuse, essentiellement (…) L’hystérie, comme l’étymologie l’indique, on pensait que cela venait de l’utérus. Ce que vont apporter Charcot ainsi que ses disciples c’est l’idée que cela ne se situe pas au niveau de l’utérus mais au niveau nerveux, du cerveau et des nerfs. Aude Fauvel

Démonstration d'hypnose sur une femme atteinte d'hystérie par le neurologue Jean-Martin Charcot, à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, en 1885
Démonstration d'hypnose sur une femme atteinte d'hystérie par le neurologue Jean-Martin Charcot, à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, en 1885 Crédits : Getty
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2 min
Description d’un cours de Charcot à la Salpêtrière à partir du tableau de Brouillet, extrait de l'émission les "Nuits magnétiques : Une vie de Freud", diffusée sur France Culture le 10/02/1981

Le soir du bal de la mi-carême, les femmes dansent, jouent de la musique, chantent. La préparation de la fête les occupe en amont : cette thérapie par l’expression artistique est encore utilisée aujourd’hui dans les services psychiatriques. Sait-on vraiment jusqu’où allaient les patientes et les invités lors de ce bal ? Charcot a écrit qu’il n’aimait pas participer à ces soirées parce qu’elles relevaient selon lui de l’exhibition. Mais il faisait néanmoins son miel de ces patientes aux poses spectaculaires en les montrant lors de ses leçons publiques. L’amphithéâtre dans lequel avaient lieu ses leçons n’existe plus, mais une visite de l’actuelle Pitié-Salpêtrière, avec pour guide le psychiatre Yves Edel, prouve que ces 38 hectares sont encore imprégnés du souvenir de Charcot.

Les gens qui allaient à ce bal étaient certainement intrigués, étaient intéressés de savoir ce que l'on pouvait découvrir derrière les hauts murs de ces asiles, notamment de la Salpêtrière. Il y avait un certain mystère... Comme encore aujourd'hui. Michel Caire

Jean-Martin Charcot
Jean-Martin Charcot Crédits : Getty
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Lecture d’un cours de Michel Foucault au Collège de France en 1974, extrait de l'émission "Une histoire des folies : la crise hystérique", diffusée sur France Culture le 15/01/2004

En 1886, Freud, qui admire Charcot, passe six mois à Paris dans son service. L’inventeur de la psychanalyse y apprend beaucoup de choses qui lui permettent ensuite d’être à l’origine d’une révolution : il ne touche plus les patientes et ne leur parle plus, contrairement aux pratiques des autres psychiatres. Désormais, les « malades » ont la parole ; elles cessent de gesticuler.

Charcot se comporte effectivement comme un scientifique qui veut chercher une méthode expérimentale et scientifique avec la certitude que l’origine des maladies nerveuses est une origine organique, une origine lésionnelle. Et c’est dans ce contexte-là que la proximité de l’asile d’aliénés et de l’hospice de vieillesse va lui permettre de véritablement créer, à l’interface des deux, une spécialité qui va s’appeler la neurologie. Yves Edel

Avec Yann Diener, psychanalyste ; Aude Fauvel, historienne de la psychiatrie ; Michel Caire, psychiatre et docteur en histoire  ; Yves Edel, psychiatre à La Pitié-Salpêtrière.

Un documentaire de Virginie Bloch-Lainé, réalisé par Clotilde Pivin. Prise de son : François Rivalan. Mixage : Alain Joubert. Archives INA : Camille Vignaux, Anne Delvaux. Documentation et recherche internet : Annelise Signoret. Collaboration : Maud Jussaume

Bibliographie

Victoria Mas, Le Bal des folles, Albin Michel, 2019

Jane Avril, Mes Mémoires, Phébus, 2005

Alain Weill et François Caradec, Le Café-concert, Fayard

Georges Didi-Huberman, Invention de l’hystérie. Charcot et l’iconographie photographique de la Salpêtrière, Macula, 1982-2014

Jean-François Bert et Elisabeth Basso (sous la dir.), Foucault à Münsterlingen, EHESS, 2015

Jean Thuillier, Monsieur Charcot de la Salpêtrière, Robert Laffont, 1993

Yann Diener, Des histoires chiffonnées, Gallimard, 2019

Nicole Edelman, Les métamorphoses de l'hystérique. Du début du XIXe siècle à la Grande Guerre, La Découverte, 2003

Merci à Christophe Paradas, auteur de Les Mystères de l’art, esthétique et psychanalyse, Odile Jacob, 2012

Pour aller plus loin 

Extraits littéraires autour du « Bal des folles » rassemblés sur le site consacré à l’Histoire de la psychiatrie en France.

Les filles de La Sapêtrière, article du Dr Olivier Walusinski, membre de la Société française de Neurologie, à lire sur son site.

Le bal des folles à la Salpêtrière, témoignage de Gabriela Zapolska, journaliste polonaise, invitée au Bal en 1892. A lire sur le site culturel franco-polonais Seine & Vistule.

Le bal des folles, grande fête à la Salpêtrière. Article du Matin du 21 mars 1884.

Lettre du Dr Armand Desprès, chirurgien de l’hôpital de la Charité, député de la Seine, parue dansl’univers 21 mars 1891

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