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No One Returns 1, performance sonore de Laetitia Badaut-Haussmann au Palais de Tokyo (image intégrale plus bas)
Épisode 1 :

Le Piano du Juif inconnu

28 min

L'histoire des instruments de musique volés par les nazis

No One Returns 1, performance sonore de Laetitia Badaut-Haussmann au Palais de Tokyo (image intégrale plus bas)
No One Returns 1, performance sonore de Laetitia Badaut-Haussmann au Palais de Tokyo (image intégrale plus bas) Crédits : Exposition Dynasty (2010, Palais de Tokyo, Prod. Business of Dreams)

C’est une photographie en noir et blanc. Elle représente des pianos parqués, comme orphelins, dans un sous-sol du Palais de Tokyo. La légende précise qu’ils ont été confisqués à des familles juives pour être donnés à des familles allemandes. La fin de la guerre les avait laissés là, attendant leurs pianistes. Certains reviendront, d’autres jamais. L’étonnante histoire de ces instruments confisqués perdure encore aujourd’hui.

Les pianos couchés sur la tranche dans les sous-sols du Palais de Tokyo, photo tirée du livre "Sonderstab Musik"
Les pianos couchés sur la tranche dans les sous-sols du Palais de Tokyo, photo tirée du livre "Sonderstab Musik" Crédits : Willem de Vries

Les Allemands estiment que les juifs sont responsables des bombardements alliés sur leurs villes. Comme ils sont responsables, ils doivent payer et leur mobilier doit être saisi pour être transféré en Allemagne et être distribué aux victimes des bombardements. C'est la "Möbel Aktion".

1er épisode : Le Piano du Juif inconnu 

Septembre 1942. Quatre déménageurs pénètrent dans un appartement du 25 Quai de Bourbon. Dans le salon se trouve un piano de marque Bechstein. Il y a longtemps qu’il n’a pas émis un seul son : depuis juillet 1940, depuis que son pianiste s’est réfugié à Colomiers, chez un ami, puis a été interné au château de Chazeron. Il est juif, mais a été pris pour de toutes autres raisons. Il s’appelle Léon Blum. 

Son piano fait partie de milliers d’instruments et de partitions confisqués par le régime nazi de 1940 à 1944, dans le but d’écarter les artistes juifs de la création musicale. Une immense opération de pillage débute en 1940 : d'abord dans les grandes collections d'artistes renommés, comme Gregor Piatigorski, Wanda Landowska ou Arthur Rubinstein, puis en 1942 dans près de 40 000 appartements parisiens appartenant à des Juifs exilés ou déportés. 

Les objets sont destinés à meubler les foyers allemands sinistrés par les bombardements, et sont triés par des Juifs employés de force et cachés dans 3 camps d'internement dissimulés au cœur de Paris : Austerlitz, Lévitan, et Bassano.

Le déménagement des pianos
Le déménagement des pianos Crédits : Bundesarchiv, Koblenz

Au sein de l'ERR, une administration nazie chargée du pillage des biens culturels, on crée en août 1940 le Sonderstab Musik, un département spécialisé dans le vol de la musique. 

C'est un pillage radical, car les Allemands vident tout, y compris les prises de courant et même les manteaux de cheminées.

Il se sert dans les objets pillés et confisque manuscrits, instruments, partitions, et tout ce qui pourrait permettre aux artistes de jouer. Certains instruments -les meilleurs d’entre eux-, sont offerts au Reichs Bruckner Orchester, un orchestre officiel du régime.

 Mais la majorité est stockée, dans l’attente d’être acheminée vers des organisations nationales-socialistes ou des familles allemandes : au Palais de Tokyo, dans une aile du musée des Beaux-Arts, ou encore dans un garage de la rue de Richelieu… 

À la fin de la guerre, près de 1 200 pianos y sont abandonnés. Une opération de restitution débute. Exposés dans diverses places de Paris, certains retrouvent leurs propriétaires. Ainsi Léon Blum, qui, à la sortie du camp de Buchenwald, retrouve son fidèle piano Bechstein, exposé au Palais de Tokyo. D’autres sont prêtés aux musiciens spoliés n’ayant pu retrouver leurs biens. Du reste, on perd alors la trace.

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Avec : Willem de Vries, musicologue, Annette Wieviorka, historienne, Jean-Marc Dreyfus, historien, Benjamin Fellmann, historien de l'art, et Vincent Lunel.

Un documentaire d'Hélène Bigot, réalisé par Alexandra Malka. Prises de son : Loïc Duros et François Rivalan. Mixage : Catherine Derethe. Archives INA : Haude Vassent. Extrait de Monsieur Batignole de Gérard Jugnot. Avec la collaboration d'Adèle Cailleteau.

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Archives INA : Reportage de Michel Robida sur les Chefs d'oeuvres français récupérés en Allemagne 11-06-1946

Liens

"Commando Musik, comment les nazis ont spolié l’Europe musicale" : rencontre avec Willem de Vries, à lire sur le site Classicagenda, février 2020

"Art dégénéré et spoliations des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale" : débat entre Arno Gisinger, Emmanuelle Polack, Juliette Trey et Christoph Zuschlag, mené par Johann Chapoutot, in Perspective, n°1, 2018

Sara Iglesias, "Penser la musique, penser la race ? L’antisémitisme chez les musicologues et critiques musicaux sous l’occupation", Revue d’Histoire de la Shoah, n°198, 2013

L’Aria de Paris : le chœur répétant avec le piano

La musique dégénérée. Les musiciens interdits et pillés : Darius Milhaud, Kurt Weill, Wanda Landowska, Arthur Rubinstein, Gregor Piatigorski,...

Bibliographie 

Sara Iglesias, Les bibliothèques musicales parisiennes sous influence allemande, chapitre de l’ouvrage Musicologie et Occupation : Science, musique et politique dans la France des « années noires », Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2014

Jean-Marc Dreyfus, Sarah Gensburger, Des Camps dans Paris, 2003, Fayard

Willem de Vries, Sonderstab Musik, 1996, Amsterdam University Press (traduction française à paraître aux Éditions Buchet/Chastel)

Un extrait du livre de Willem de Vries, Sonderstab Musik. En ligne sur le site de l’auditorium Wanda Landowska

Discographie :

Darius Milhaud, La Création du monde

Gustav Mahler, Symphonie n°1 en ré majeur et Symphonie n°5

Kurt Weill, Kleine Dreigroschenmusik

Felix Mendelssohn, Lieder ohne Worte (1820/1830) et Präludium und Fuge (1837/38)

Frédéric Chopin, Nocturnes (composés entre 1827 et 1846), interprétés par Arthur Rubinstein

Les Yeux noirs, A Band of Gypsies et Suites

No One Returns 1, performance sonore de Laetitia Badaut-Haussmann au Palais de Tokyo
No One Returns 1, performance sonore de Laetitia Badaut-Haussmann au Palais de Tokyo Crédits : Exposition Dynasty (2010, Palais de Tokyo, Prod. Business of Dreams)
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