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Micha Lescot, Thomas Albessard, India Hair, Anouk Grinberg, Laurence Côte dans "Un mois à la campagne" de Ivan Tourgueniev, mise en scène Alain Françon

Alain Françon : "Le héros, c'est le texte, pas l'acteur"

30 min
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Des acteurs, des actrices, notre encyclopédie vivante du théâtre en reçoit souvent. Aujourd'hui, c'est le metteur en scène Alain Françon, maître dans l'art de diriger ces derniers, qui nous parle de cette partie du travail...

Micha Lescot, Thomas Albessard, India Hair, Anouk Grinberg, Laurence Côte dans "Un mois à la campagne" de Ivan Tourgueniev, mise en scène Alain Françon
Micha Lescot, Thomas Albessard, India Hair, Anouk Grinberg, Laurence Côte dans "Un mois à la campagne" de Ivan Tourgueniev, mise en scène Alain Françon Crédits : Michel Corbou

La "direction d'acteurs" consiste à faire travailler et répéter une équipe de comédiens. Elle est un travail souterrain, mené tout au long des répétitions d’un spectacle, et sans lequel ce spectacle n’aurait ni sens ni relief. Mais diriger un acteur, une actrice, qu’est-ce que cela implique ? Joëlle Gayot s'entretient avec Alain Françon de son travail de metteur en scène qui débute dans les années 1970. Son travail récent sur Un mois à la campagne d'Ivan Tourgueniev est l'occasion de se pencher sur l’une des multiples facettes de l’art de la mise en scène : la direction d’acteurs, un terme pourtant qu'il n'apprécie pas et auquel il préfère celui "d'accompagnement" de l'acteur. Et dans ce registre, Alain Françon est un maître. Au cours de cet entretien, il s'exprime sur sa "méthode" :

Je travaille de plus en plus sur l’instant, non seulement sur le présent, mais sur l’instant. Parce qu'il contient toutes les contradictions. Un acteur quand il joue l’instant ne peut pas jouer la continuité psychologique. Qui est ce qu’il y a de plus détestable au théâtre. Par exemple, si on joue le personnage d'Hedda Gabler d'Ibsen et qu’une fois pour toutes on l’a définie d’une certaine manière, alors qu’Hedda Gabler, c’est cela une seconde et la seconde d’après, c’est autre chose. J’ai toujours tout fait pour briser cette notion de continuité psychologique. Depuis une dizaine d’années, je crois que je n'ai jamais du dire un mot sur la psychologie des personnages, d’ailleurs même le mot personnage, je ne l’emploie plus ! Je préfère dire figure parce que les contours sont plus flous au départ, plus difficiles à déterminer, une figure c’est à construire. "Figure" c'est un possible, "personnage" c'est déjà quelque chose de figé.

Qu'il mette en scène Feydeau, Tchekhov, Ibsen ou Bond, Alain Françon dirige les acteurs au cordeau. Plus préoccupé par la rythmique ou la prosodie que par la psychologie ou la notion de personnage, il sert d'abord et avant tout le texte. La pièce est une partition que les acteurs interprètent sans omettre une virgule. C'est comme cela qu'il obtient d'eux le meilleur. 

Il faut des ressources personnelles très fortes pour entrer dans ce type de travail de l’instant, des choses qui ont à voir avec l’intimité, avec leur propre histoire, mais cela fait partie des choses dont je ne parle pas avec les acteurs. Pour Un mois à la campagne de Tourgueniev, j'ai beaucoup répété à Anouk Grinberg, à Micha Lescot et à India Hair ces mots-là : présent, instant, récit, fragilité. Mais aussi "hétérogène", le fait de pouvoir jouer une chose et son contraire. C’est tellement rare au théâtre, et tellement plus vivant que cette espèce de continuité psychologique qui est à vomir.

Dans Un mois à la campagne, un trio de comédiens - Anouk Grinberg, Micha Lescot et India Hair - offre au spectateur la quintessence de ce que des comédiens peuvent induire, susciter, créer d’imaginaire, d’émotion et d’intelligence chez lui. Alain Françon confie la façon dont il a travaillé sur cette pièce de Tourgueniev en particulier :

Parfois pendant deux mois on cherche le mot juste, mais tant qu’on ne l’a pas trouvé, il vaut mieux se taire. Souvent je peux rester silencieux mais ce n’est pas un silence énigmatique, c’est un respect de ce qui se fait. Si je trouve le mot juste, j’y vais. Avec Un mois à la campagne, c’était le mot engluer, c’est un mot de Barthes qui écrivait après sa découverte du théâtre de Brecht "Ce qu’il y a de nouveau, c’est que les acteurs ne restent pas englués dans les scènes". C'est ce que j’ai voulu travailler dans ce spectacle, ne pas laisser les acteurs s'engluer dans des situations très binaires. Parce que s'ils restent englués dans les sentiments qui les traversent sur le plateau, alors le spectateur est le tiers exclu. Même s'il l'écrit en 1850 et qu'on est dans une structure de drame classique, plein d'états d'âme liés au sentiment amoureux, Tourgueniev n'intitule pas sa pièce "drame" mais "récit dramatique". Ce terme m’a permis de dire aux acteurs qu’au lieu d'aller vers le pathos, il s’agissait de faire un double travail : arriver à être traversé par ces émotions-là et, en même temps, en garder suffisamment de conscience pour en faire le récit au spectateur. 

Anouk Grinberg, Micha Lescot, Nicolas Avinée dans "Un mois à la campagne" de Ivan Tourgueniev, mise en scène Alain Françon
Anouk Grinberg, Micha Lescot, Nicolas Avinée dans "Un mois à la campagne" de Ivan Tourgueniev, mise en scène Alain Françon Crédits : Michel Corbou
India Hair, Nicolas Avinée, Anouk Grinberg dans "Un mois à la campagne" de Ivan Tourgueniev, mise en scène Alain Françon
India Hair, Nicolas Avinée, Anouk Grinberg dans "Un mois à la campagne" de Ivan Tourgueniev, mise en scène Alain Françon Crédits : Michel Corbou
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