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Chostakovitch en 1925

Chostakovitch (1906-1975) - Celui qui a des oreilles entendra

59 min
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Compositeur-phare du XXe siècle, Chostakovitch a vécu quasiment toute sa vie sous le régime soviétique ; alternativement mis au ban et couvert d’honneurs, il s’est débattu constamment pour ne pas renoncer à son art et pour sauver sa dignité.

Chostakovitch en 1925
Chostakovitch en 1925

En 1917, Dmitri Chostakovitch n’a que onze ans, et il ne sait pas encore combien cette année cruciale pour l’histoire va aussi terriblement marquer son destin personnel. Pour ce garçon issu de l’intelligentsia libérale de Saint-Pétersbourg, les années qui suivent vont être difficiles sur le plan matériel ; pour faire vivre sa famille en difficulté après le décès de son père, il doit travailler à seize ans comme pianiste dans un cinéma. Dès l’âge de vingt ans, avec le triomphe étonnant de sa Symphonie n°1, présentée pour son prix de conservatoire, il se retrouve sous les feux de la rampe. Aux côtés de Meyerhold et de Maïakovski, Chostakovitch rêve de « ciné-opéra » et d’art nouveau.

C’est en 1936 que les choses se gâtent pour lui : son deuxième opéra « Lady Macbeth du district de Mzensk » est créé avec un tel succès qu’il éveille la curiosité du Kremlin et suscite une représentation spéciale pour le camarade Staline. Le lendemain, la Pravda titre « Du fatras en guise de musique », et la vie du compositeur bascule dans l’angoisse d’être arrêté. Les critiques tournent leur veste et il est désormais présenté comme ennemi du peuple. En 1937, il est convoqué dans la Grande Maison (dont beaucoup ne ressortaient pas) pour être interrogé.

Les débuts de la guerre et du terrible siège de Leningrad vont paradoxalement lui apporter quelque répit, car le pouvoir a besoin de ses artistes ; il compose sa Symphonie n°7, dite de Leningrad, qui aura un retentissement à l’échelle mondiale.

Dès 1945, les critiques envers son œuvre qualifiée de formaliste reprennent ; ses œuvres sont mises à l’index et il ne peut plus enseigner. Pour les hauts dirigeants, Chostakovitch est capable, correctement guidé, d’écrire une musique claire et réaliste et on lui attribue même un instructeur politique. En 1949, Staline lui impose personnellement de participer au Congrès pour la Paix à New York ; il doit y lire des discours écrits pour lui et souscrire aux critiques de Jdanov sur sa propre musique (qualifiée de bruit de marteau-piqueur !). Durant toutes ces années, beaucoup de ses œuvres sont écrites, selon l’expression russe, « pour le tiroir » ; elles ne seront créées que bien plus tard.

Alors qu’il a refusé d’adhérer au Parti durant toute l’époque stalinienne, il va paradoxalement capituler durant le règne de Khrouchtchev. « Ils me poursuivent depuis longtemps, ils me persécutent, ils me fichent une peur bleue », confie-t-il à ses proches. Il doit alors constamment signer des textes écrits à sa place, dont des lettres contre Soljenitsyne et contre Sakharov ; en même temps, il ose composer sa Symphonie « Babi Yar », écrite sur un poème d’Evtouchenko dénonçant l’antisémitisme. Sa santé se détériorant de plus en plus, il multiplie les séjours à l’hôpital, tout en écrivant une musique de plus en plus épurée et intime. Ses obsèques en 1975 seront l’occasion d’un magnifique bal des hypocrites.

Comment rendre compte de celui qui est à l’heure actuelle l’un des compositeurs les plus joués du XXe siècle, avec Ravel et Stravinsky ? Jamais autant la politique ne s’est immiscée dans le destin d’un créateur et il est difficile de se repérer dans les multiples biographies qui lui ont été consacrées, tant elles sont contradictoires, selon l’époque où elles ont été écrites et le « camp » d’où elles proviennent. Son style lui-même est fondé sur l’ambiguïté, mêlant le tragique à l’humour grinçant ; sa musique est truffée d’allusions et de citations, que traquent encore les musicologues.

Durant toute la guerre froide, celui qui était présenté comme le compositeur officiel de l’URSS était vécu comme un « collabo ». En 1979, la parution très controversée de « Mémoires », le livre de Solomon Volkov (dont le pianiste Askenazy parle comme d’un « faux où tout est vrai ») marque un tournant et révèle un artiste tourmenté et ambigu, qui mène constamment un double jeu pour ne pas renoncer à son art. C’est sans doute dans ses quinze quatuors, constituant une sorte de journal intime, que l’on peut suivre au plus près cet écorché vif qui se méfiait de tous et de lui-même et ne voulait être jugé qu’à travers la musique qu’il écrivait.

Par Marie-Hélène Bernard. Réalisation : Jean-Philippe Navarre. Prise de son : Olivier Dupré. Mixage : Manuel Couturier. Avec la collaboration d’Annelise Signoret.

Archives INA : Haude Vassent et Hervé Evanno. Avec, par ordre d’apparition, les voix de Tikhon Khrennikov, dirigeant de l’Union des Compositeurs, Maxime Chostakovitch, fils du compositeur, Galina Vichnevskaia, chanteuse et amie de Chostakovitch, Lucia Catala, éditrice, Iouri Lioubimov, metteur en scène, Irina Chostakovitch, dernière épouse du compositeur, Valentin Berlinski, membre du quatuor Borodine, Evtoutchenko, poète et Solomon Volkov, auteur du livre Témoignage - Les mémoires de Chostakovitch.

Merci à Emmanuel Utwiller du Centre de documentation Dimitri Chostakovitch à Paris.

Textes lus par Renaud Bertin et extraits de :

  • Lettres à un ami » (Correspondance avec Isaac Glikman), écrites par Chostakovitch entre 1941 et 1975.
  • Témoignage - les mémoires de Chostakovitch, livre de Solomon Volkov.
  • Le fracas du temps, de Julian Barnes.

Musiques extraites de l'oeuvre de Chostakovitch (dans l'ordre) :

  • Symphonie n°1
  • Le Nez
  • Lady Macbeth de Mtsensk
  • Symphonie n°5 op. 47
  • Symphonie n°7 Leningrad
  • Trio n°2 op. 67
  • Symphonie n°8
  • Raiok
  • Concerto n°1
  • Quatuor n°8
  • Symphonie n°14 op.135
  • Quatuor n°15 op. 144
  • Sonate pour violon et piano op. 134

Liens :

Biographie proposée par l’Ircam.

Dimitri et Irina : Irina Chostakovitch évoque son mari dans un long entretien publié par ResMusica.

Dimitri Chostakovitch: biographie, bibliographie, œuvres, analyses. Sur Musicologie.org.

Xavier Phillips, dans le sillage du grand Rostropovitch, célèbre Chostakovitch. Sur CultureBox.

Portrait de Chostakovitch en...fan de football. A lire sur Sofoot.

Dimitri Chostakovitch. Dans les années 30, le musicien pensait sa déportation imminente.
Dimitri Chostakovitch. Dans les années 30, le musicien pensait sa déportation imminente. Crédits : AKG images/ Ria Nowosti

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