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Jean Cocteau compte parmi les artistes qui ont marqué le XXe siècle, et animé la vie intellectuelle et artistique de cette époque.

Jean Cocteau, poète insatiable et instable (1889-1963)

1h
À retrouver dans l'émission

Un trajet dans la vie de Cocteau, avec des témoignages du poète lui-même, mis en relief par les intervenants du jour, qui tenteront de cerner les morts et renaissances d’un homme qui chercha toute sa vie une identité dans laquelle il pourrait, enfin, se reposer.

Jean Cocteau compte parmi les artistes qui ont marqué le XXe siècle, et animé la vie intellectuelle et artistique de cette époque.
Jean Cocteau compte parmi les artistes qui ont marqué le XXe siècle, et animé la vie intellectuelle et artistique de cette époque. Crédits : REPORTERS ASSOCIES - Getty

Celui qui allait devenir l'un des plus merveilleux jardiniers d'atmosphère de la littérature française est né le 5 juillet 1889 à Maison-Laffitte d'une mère qu'il a adorée et d'un père qui s'est tiré une balle dans la tête alors que son fils n'avait que 10 ans. Peintre, dramaturge, cinéaste, romancier, manager d'un boxer américain, Jean Cocteau reste avant tout un poète. 

Une personnalité complexe et instable

On peut dire que l'état général de Jean Cocteau est la nervosité, l'exaltation suivie de la dépression, presque la schizophrénie. Claude Arnaud, biographe du poète, nous le présente ainsi comme un être d'une très grande complexité et surtout d'une immense instabilité :

C'est une nature non résolue, non pacifiée, non réconciliée, en permanente ébullition, sans arrêt en train de se défaire et de se refaire, de se déconstruire et de se reconstruire. C'est une énorme usine à gaz, en termes psychiques, créatifs, affectifs, ça ne cesse de bouger. Ce n'est vraiment pas un être fixé. 

Aussi en vient-on à se demander quel est le noyau dur de Jean Cocteau : qu'est-ce qui reste parmi toutes ces identités ? Une véritable énigme que Claude Arnaud essaie ici d'éclairer pour nous :

Je pense que le noyau dur de Cocteau est un rapport rêvé à une vie qui sinon ne serait pas supportable. La littérature est une sorte de rêve éveillé qui permet de vivre. Et quand la littérature ne fonctionne plus, c'est l'amour qui doit jouer ce rôle. Et quand l'amour ne le fait plus, c'est l'opium qui joue ce rôle. Et quand l'opium ne joue plus ce rôle, alors là, tout peut arriver. Une descente aux enfers atroce, une fuite dans la maladie, dans la dépression la plus noire... tout peut arriver. Mais il y a en tout cas à la base chez Cocteau quelque chose d'invivable, une sensibilité extrême et étouffante.

Cette sensibilité extrême se traduit aussi chez le poète par une capacité d'empathie extraordinaire :

Cocteau n'est pas du tout un créateur indifférent, minéral, enfermé dans son monde. Au contraire, il a besoin des autres, du regard, de la reconnaissance, de l'amour des autres. Cela crée chez lui une dépendance forte, trop forte certainement. 

Claude Arnaud résume bien cette instabilité grâce à l'image de l'opium, une drogue que consommera en grande quantité Cocteau à partir de la mort de son amant Raymond Radiguet, et qui illustre bien la personnalité fuyante, insaisissable du poète :

L'opium correspond bien à ce type de présence flottante, irrégulière, avec des moments de très grande intensité puis des moments de "down", de léthargie, où il ne se passe rien. C'est le rêve, c'est cet état de flottement, de vie non réaliste.

Un artiste protéiforme

Ce caractère mouvant se retrouve dans l'œuvre de Jean Cocteau, qui combine des esthétiques tout à fait divergentes. Lancé très tôt, à 20 ans, dans les Salons, la première identité du poète, après son enfance, est une identité mondaine. Mais bientôt, il opère une première mue et invente un second Cocteau, avant-gardiste, radical, contemporain. En effet, une conjonction d'événements et de phénomènes autour de 1912 (le cubisme en peinture, Apollinaire et sa suite en littérature) lui font comprendre qu'il doit se défaire de ses repères intellectuels et artistiques pour survivre en tant qu'artiste : pour rien au monde il ne voudrait manquer le wagon de la modernité. L'écrivain Jean-Luc Barré insiste ainsi dans l'émission sur la grande modernité de Jean Cocteau :

Cocteau est le père ou le grand-père d'Andy Warhol, l'arrière-grand-père de Frédéric Beigbeder, l'arrière-grand-oncle de Woody Allen : des créateurs qui ne cessent à la fois d'expérimenter et de répéter leur propre "moi" à longueur d’œuvres. 

Il reviendra finalement, à partir de 1919-1920, à une forme de néo-classicisme, sous l'influence de Raymond Radiguet. 

Mouvant, Jean Cocteau l'est aussi au niveau des domaines auxquels il s'intéresse. S'il se considère principalement comme un poète, il est aussi dessinateur, graphiste, dramaturge, et surtout cinéaste. Il a connu en tant que tel certains succès, notamment avec La Belle et la bête, mais n'a jamais été vraiment considéré par les intellectuels du cinéma - au même titre par exemple que Pagnol ou Guitry, qui n'étaient pas vus comme des cinéastes professionnels. Selon le critique de cinéma Noël Herpe, la redécouverte du cinéma de Cocteau vient surtout de Truffaut, qui apprécie chez Cocteau la mystique du bricolage, le refus du système des studios, la volonté de travailler à la marge, son absence totale d'académisme. 

Cocteau s'est ainsi constamment cherché, réinventé. Peut-être seulement à la fin de sa vie a-t-il trouvé une forme de stabilité, pendant quelques années, qui selon Noël Herpe constituent sûrement la période la moins intéressante de la carrière de l'artiste :

Il est plus riche quand il est en phase avec un autre créateur puissant que quand il n'a plus que lui comme modèle.

Toujours est-il que Cocteau est un artiste immense, qui n'a cessé de se renouveler et de surprendre. Il évoque lui-même son métier d'artiste-poète en ces termes :

On fouille la nuit. Il y en chaque homme une nuit qu'il connaît très mal. Pour moi, un poète, c'est un homme qui est au service de forces qu'il connaît très mal. Nous sommes la main-d’œuvre d'un "moi" que nous connaissons très mal, qui n'a rien à voir avec notre "moi" de surface, et surtout rien à voir avec le "moi" de légende qu'on nous invente.                
La vie d'un poète n'est pas drôle. Les Muses sont des dames terribles, des mantes religieuses qui vous mangent pendant l'accouplement, pendant l’amour.                
Beaucoup d'écrivains s’imaginent, quand je parle humblement de cet état modeste du poète qui n'est que la main-d’œuvre de forces profondes qu'il ne connaît pas, que je parle de l’inspiration, alors que c'est une expiration : ils s'imaginent qu'on reçoit quelque chose d'un ciel, alors que cela vient de nos ténèbres profondes, de la nuit du corps humain. Ce n'est pas une inspiration mais une expiration, quelque chose qui sort de nous.

Par Matthieu Garrigou-Lagrange. Réalisé par Isabelle Yhuel.

Avec :

  • Claude Arnaud (biographe de Cocteau)
  • Bruno Tessarech (écrivain)
  • Jean-Luc Barré (écrivain et directeur de collection chez Robert Laffont)
  • Noël Herpe (écrivain, historien et critique de cinéma)

Témoignages de :

  • Jean Cocteau
  • Madeleine Bourré, gouvernante de Jean Cocteau. 
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