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Portrait de Séverine, par Louis Welden Hawkins, peint vers 1895

Séverine, une journaliste debout (1855 -1929)

59 min
À retrouver dans l'émission

Esprit indépendant, féministe et libertaire, Séverine fut l'une des premières journalistes de France à vivre de sa plume. Portrait d'une femme qui s'est inscrite dans le paysage médiatique, politique et littéraire de la fin du 19ème, laissant un héritage singulier, et à bien des égards exemplaire.

Portrait de Séverine, par Louis Welden Hawkins, peint vers 1895
Portrait de Séverine, par Louis Welden Hawkins, peint vers 1895 Crédits : Musée d'Orsay / source wikipédia : Sailko

Ce que je vais faire maintenant, c'est l'école buissonnière de la Révolution. J'irai de droite ou de gauche, suivant les hasards de la vie ; défendant toujours les idées qui me sont chères, mais les défendant seule, sans autre responsabilité que celle de ce qu'aura paraphé mon nom. (...) Mais mon bagage est plié dans un mouchoir rouge. Quand je voudrai que l'on sache où je suis, je casserai une branche sur la route et je le mettrai au bout... Les amis me suivront des yeux. Séverine, le 28 août 1888 

Ces lignes, écrites par Séverine, le 28 août 1888 lorsqu’elle quitte Le cri du Peuple ; le journal dont elle avait repris la direction après le décès de Jules Vallès en 1885 ; ont quasiment valeur de programme, à son image : passionnée et réfractaire.

Née Caroline Rémy, écrivant sous différents noms de plume - Séverin, Séverine, Renée, Madame Rehn, Jacqueline… - celle qui est devenue l’une des figures majeures du journalisme à la Belle Epoque avait arraché son indépendance de haute lutte. Née dans un milieu petit-bourgeois et conformiste, elle se marie à 17 ans pour se séparer bien vite, prenant pleinement son envol lorsqu’elle commence à travailler aux côtés de Jules Vallès, avec qui elle apprendra les fondamentaux du journalisme « debout » par opposition au journalisme « assis » : celui de la chose vue, du fait brut enregistré en exposant son corps de reporter, du témoignage.

Il y avait des grandes femmes journalistes avant Séverine, au 19ème siècle : des chroniqueuses d’une part, des publicistes d’autre part. Mais Séverine a inauguré une nouvelle lignée, celle des femmes reporters. Elle va inventer autre chose. Elle met en scène un corps émotif, un corps exposé, en montrant qu’elle prend les mêmes risques les hommes, c’est un journalisme total, de terrain. La peur est instrument de validation du reportage. Elle la met en scène, et va même plus loin que les hommes, en pratiquant pour la première fois en France un journalisme d’identification. Elle choisit de prendre la place du sujet dont elle écrit l’histoire. Marie-Ève Thérenty

Fidèle à l’esprit libertaire de Vallès, Séverine est toutefois loin de n’être que disciple. Première patronne de presse, disposant d’une excellente connaissance des ressorts médiatiques, elle soutient durant ses 45 années de métier des ouvrières et ouvriers, des anarchistes, des soldats, déserteurs ou réfractaires, des mineurs victimes de coups de grisou. Elle prend la plume pour les pauvres et tous ceux qu’écrase l’injustice sociale. Auteure de quelque 6000 articles et chroniques, Séverine collabore à de nombreux journaux, peu regardante parfois sur leur ligne politique tant qu’est garantie son indépendance. 

Jules Vallès va tout lui apprendre. Il va lui apprendre à faire tenir debout une idée bancale, il va lui donner un cœur de citoyenne et un cerveau de citoyen dit-elle. Paul Couturiau

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3 min
Présentation de la vie de Séverine et de sa rencontre avec Jules Vallès par Gabriel Reuillard, dans l'émission Heure de culture française, le 22 avril 1959 sur la RTF

Figure féministe à la fin du XIXe siècle, elle se prononce en faveur de l’avortement et rejoint dès 1897 La Fronde de Marguerite Durand. Dans ce premier journal entièrement composé et rédigé par des femmes, elle prend fait et cause pour les droits civils et civiques des femmes et est en première ligne lorsqu’il s’agit de rendre compte des procès de l’Affaire Dreyfus. Ses Notes d’une frondeuse au style lyrique et flamboyant maniant l’émotion et l’image tranchante sont attendues avec enthousiasme par les lecteurs de l’époque.

Elle est allée à l’encontre de tout ce qu’il lui était inculqué. Séverine avait l’impression de vivre enfermée dans une cage. Lire le journal lui était interdit, tout ce qu’elle pouvait en lire était le feuilleton scientifique. En définitive, elle est allée à l’adolescence vers le théâtre en tant que comédienne et beaucoup plus tard à la fin de sa vie comme dramaturge. Et entre les deux, elle se donnera à fond pour le journalisme. Elle deviendra un modèle pour les journalistes de son temps, et même pour celles d’aujourd’hui. Paul Couturiau

Esprit indépendant et d’une certaine manière irrécupérable, à la fois violemment attaquée et infiniment respectée, Séverine fut l’une des premières journalistes de France à vivre de sa plume. Elle laisse un héritage singulier considéré à bien des égards exemplaire par celles et ceux qui plus tard ont repris le flambeau.

Il faut se souvenir qu’on est dans une phase de dépression, qui a commencé en 1873 jusqu’en 1895. La misère est telle que certain comme Louise Michel sont favorables à la récupération individuelle. La violence est réelle, les attentats anarchistes font faire des morts et engendré des vengeances. Entre 1892 et 1894, il y a un déchaînement effroyable de violence. Il y a effectivement une misère très profonde dans le Paris que côtoie Séverine. C’est un Paris très misérable, dans ce Paris de la Belle Epoque, qui fait réagir des femmes comme Séverine, qui ont décidé de mettre leur plume au service des plus pauvres. C’est ce qui est admirable, c’est qu’il n’y a aucune exagération dans la peinture que nous propose Séverine, ces deux Paris existent. Jean-Yves Mollier

Pour aller plus loin

Dossier documentaire sur Séverine, mis en ligne par la bibliothèque Marguerite Durand. 

Quelques textes et articles de Séverine, disponibles sur Gallica : Notes d’une Frondeuse - de la boulange au Panama, 1894 ; En Marche, 1896 ; Vers la lumière, (recueil d’articles écrits pendant l’Affaire Dreyfus),1900 ; Article sur le droit à l’avortement, 1890 ; Sac à tout, Mémoires d’un petit chien.

Marie-Ève Thérenty, Pour une histoire littéraire de la presse au XIXème siècle, article paru dans La Revue d'Histoire Littéraire de France en 2003, disponible en intégralité sur Cairn.fr. 

La grande Séverine : la vérité, la justice et la paix, Mémoire de Master d’Ottil Fasting Tharaldsen, département des études de littérature, de civilisation et des langues européennes de l’Université d’Oslo (2015).

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2 min
Témoignage de Michèle Witta, arrière arrière petite-fille de Séverine, et Paul Couturiau dans Histoires possibles et impossibles, par Robert Arnaut diffusé le 1er décembre 2002 sur France Inter
  • Avec : Marie-Ève Thérenty, Professeur de littérature française à l'université Paul-Valéry Montpellier 3, Paul Couturiau, auteur, Christiane Douyère-Demeulenaere, Conservatrice générale du Patrimoine, Philippe Oriol, historien, Jean-Yves Mollier, Professeur émérite d'Histoire contemporaine à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et Annie Metz, Directrice de la bibliothèque Marguerite Durand.
  • Un documentaire de Marie Chartron, réalisé par Laurent Paulré. Prise de son : Morgane Danan et Alain Joubert au mixage. Lectures : Virginie Aimone, documentation : Annelise Signoret et Anne Delaveau.
Intervenants
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