LE DIRECT
Thelonious Monk en concert à Bruxelles le 1er mars 1964

Thelonious Monk (1917–1982), la nique au silence

59 min
À retrouver dans l'émission

"Ermite, apôtre, prophète, moine, prêtre, dieu : rien n’est assez poncivement religieux pour exprimer le magnétisme dont Monk est la bête." Avec, ô comble, pour un pianiste et compositeur de jazz, le silence comme point d’orgue…

Thelonious Monk en concert à Bruxelles le 1er mars 1964
Thelonious Monk en concert à Bruxelles le 1er mars 1964 Crédits : Mallory

1947, le 15 octobre, Thelonious Sphere Monk a trente ans depuis cinq jours et c’est la première fois qu’il entre en studio pour son propre compte. Trente ans, c’est déjà un peu tard pour une première. Mais tout est déjà là, mûri, pensé, fignolé, dont Well you needn’t, In walked Bud, Ruby my dear ou ‘Round midnight, autant de chefs d’œuvre. 

Personne ne l’avait vu venir, Monk, avec ses airs d’ours bourru, gourmand et solitaire, qui assène ses certitudes d’autodidacte à coups de griffes, autant de mélodies insolites et d’accords bizarres. Personne ne l’avait entendu venir à cause de son incapacité à dire les choses. Ainsi lorsqu’on lui demanda le titre du tout premier morceau qu’il venait de graver, il répondit d’un dubitatif grognement sourd, sa façon à lui de s’exprimer, qu’un assistant polyglotte décryptera comme "Humph", tel est resté le titre mystérieux du morceau. Autant dire que cet homme-là ne parlait déjà pas tout à fait le langage admis. 

Pour singulier qu’il est, Monk ne se situe pas en marge. Au contraire, il est au cœur du jazz moderne, fût-il souvent pris pour un excentrique. On l’ordonna même grand prêtre du be-bop, voire prophète, bien qu’il ne fût jamais que moine, comme son nom l’indique. 

Il joue à jeu égal aux côtés de Charlie Parker et Dizzy Gillespie à la pointe de l’avant-garde. Seulement, il ne possède ni la "jazzogénie" tumultueuse de l’un ni l’exubérance sympathique de l’autre. La virtuosité volubile ni de l’un, ni de l’autre.

Quant à son association avec Miles Davis, le soir de Noël 1954, elle vira à la foire d’empoigne. Et Monk aurait le dernier mot. Au beau milieu de son solo, il s’était simplement tu pendant une dizaine de mesures. Le silence monkien, tel le plus beau contrepied à l’éloquence.

Parallèlement, le comportement étrange du musicien s’accentue, proportionnellement au caractère farfelu des chapeaux dont il se couvre le chef. Il entre sur scène avec retard, ne salue pas le public, déambule dans le vide. Plus tard, en plein morceau, pendant que la rythmique tourne et que le saxo s’emballe, il quitte le piano et entame une étrange danse hiératique de chamane possédé, bras à l’horizontal. Il tournoie sur lui-même, avec lenteur, pesanteur et déraison. L’impression prend une dimension menaçante. On le dit demi-fou.

En coulisse, la toute menue Nellie, son épouse, veille. Thelonious s’occupait de la musique, elle du reste. 

Il y a aussi Pannonica de Koenigswarter, née Rothschild, pour le protéger. La baronne possède une maison majestueuse, de l’autre côté de l’Hudson. Monk s’y retire à 59 ans et s’y cloître, seul avec un grand Steinway dont il ne joue pas, au milieu de dizaine de chats, à attendre que la mort vienne. Un long fondu au noir de six années. En silence.

Une émission d'Yvon Croizier. Liens internet : Annelise Signoret.

LISTE DES MORCEAUX UTILISES

Light blue (Monk) B.O. Les liaisons dangereuses, 1959

Round about midnight (Hanighen, Monk, Williams) Genius of Modern Music, vol. 1, 1947

Jackie-Ing (Monk) Live in Stockholm, 1961

Monk’s mood (Monk) Himself, 1957

Chordially (Monk) London collection, vol. 3, 1971

Blue Monk (Monk) TV Broadcast The Sound of jazz, 1957

Misterioso (Monk) London collection, vol. 2, 1971

Trinkle tinkly (Monk) Monk Trio, 1954

Ask me now (Monk) Five by Five, 1959

By and by (trad., arr. Monk) B.O. Les liaisons dangereuses, 1959

Well, you needn’t (Monk) Live at The It Club, 1963

Little Tootie Rootie (Monk) Monk Trio, 1954 

Monk’s point (Monk) Solo, 1962

In Walked Bud (Monk) Genius of Modern Music, vol. 1, 1947

Ruby, my dear (Monk) Monk’s music, 1957

Miles Davis : The man I love (Gershwin, Gershwin) [take 2], Bag’s Groove, 1954

Misterioso (Monk) Live at the Workshop, 1964

Epistrophy (Clarke, Monk) Live in Paris, 18 avril 1961

Crepuscule with Nellie (Monk) Monk’s music, 1957

Pannonica (Monk) B.O. Straight, no Chaser

I mean you (Monk) from London collection, vol. 2, 1971

Monk’s mood (Monk) Monk’s dream, 1957

Ugly beauty (Monk) Underground, 1967

Abide with me (trad. arr. Monk) Monk’s music, 1957

Epistrophy (Kenny Clarke, Monk) Live in Schwitzerland, 1966

A ECOUTER/VOIR

Laurent de Wilde New Monk Trio, album paru en octobre 2017. Et son hommage lors d'un concert capté le 10 octobre 2017, au théâtre de Vanves | ARTE Concert.

Le blog de Jacques Ponzio.

VIDEOGRAPHIE

Straight, No Chaser, de Charlotte Zwerin

Jazz on a Summer’s Day, de Bert Stein

The Sound of Jazz, émission de CBS, 1957

La leçon de Jazz, Thelonious Monk, le griot du jazz, d’Antoine Hervé

LIENS

Interview d’anthologie de Monk par Jacques B. Hess, 1969

Blog de Thierry Delcourt, quelques pages consacrées à Monk

Biographie sur le site de l’Olympia

Discographie complète, sur le site Discogs.com

Thelonius Monk aurait cent ans : Laurent de Wilde raconte un génie inclassable et inimitable sur Culturebox, le site culturel de France Télévision & France Info.

Thelonious Monk, le sculpteur de silence. Un portrait signé Denis Laborde, paru dans le numéro spécial « Jazz et anthropologie » (avril-septembre 2001) de la revue L’Homme.

Jazz in France propose un dossier sur Thelonius Monk et la France

Bibliographie

Intervenants
L'équipe
Production
Coordination
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......