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Charles Piaget en 1976
Épisode 2 :

L’usine Lip avant le conflit

27 min
À retrouver dans l'émission

Une montre offerte à Napoléon, au général De Gaulle ou à Eisenhower : ainsi le fondateur de Lip et ses successeurs ont-ils conquis cette réputation d’excellence qui fera de l'usine le fleuron de l’horlogerie française, donnant l’heure exacte à Radio Luxembourg ou aux coureurs du Tour de France.

Affiche publicitaire pour les "montres de précision" LIP datant du début du XXe siècle, accompagnée d'un portrait d'Ernest Lipmann, fondateur en 1893, avec son père Emmanuel et son frère Camille, de la "Société Anonyme d'Horlogerie Lip"
Affiche publicitaire pour les "montres de précision" LIP datant du début du XXe siècle, accompagnée d'un portrait d'Ernest Lipmann, fondateur en 1893, avec son père Emmanuel et son frère Camille, de la "Société Anonyme d'Horlogerie Lip" Crédits : Jean-Claude Delmas - AFP

Dominique Féret s'entretient avec Charles Piaget.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Fred Lip reprend les rênes de l'entreprise familiale, passée sous contrôle allemand pendant les années de guerre. Au début des années 1950, sous sa direction, Lip est l’une des entreprises de cette région du Doubs qui paie le mieux ses employés : à une multitude de primes s'ajoute la possibilité, par le biais d’un comité d’entreprise, de s’approvisionner en pommes de terre ou en charbon, sans parler des colonies de vacances ou des arbres de Noël pour les enfants, bref tout un ensemble d’avantages qui assure l'attractivité de l'entreprise... et forge un état d'esprit que Charles Piaget résume en ces termes "une idéalisation du patron et une hargne des ouvriers qui retombait sur les chefs." 

Une culture de la subordination

A l'époque, circuler dans l'usine était interdit, si on était surpris à un autre endroit que son poste, on était renvoyé. Mais en tant que délégué du personnel, le code du Travail sous le bras, j'avais le droit de me déplacer. C'est alors que j'ai eu un choc. Je croyais que toute l’entreprise ressemblait à l’atelier où je travaillais mais en fait, j'ai pris conscience que c’était un endroit privilégié, qu'à cause du travail hautement qualifié qu'exigeaient sur les machines, nous jouissions d'une certaine liberté. En visitant les ateliers de production, j'ai découvert des gens qui chargeaient des pièces sur des machines, répétant 8 000 à 9 000 fois le même geste dans la journée, debout dans un brouillard d’huile et dans les hurlements des régleurs de machines, avec l’affichage de la sortie du nombre de pièces à l’heure en guise d'incitation au travail. Même les trente horlogers, pourtant hautement qualifiés, étaient tous en ligne, courbés sur leur établi de 50 cm, avec le chef derrière eux sur une estrade pour les surveiller. Quant aux bureaux, l'ambiance y était tout aussi guindée, dès que j’entrais le chef se précipitait sur moi pour me demander ce que je voulais. Charles Piaget

Dans ce contexte, le syndicalisme est quasi absent, seuls 4 à 5% des effectifs sont syndiqués. Charles Piaget revient sur les circonstances précises dans lesquelles il a participé à l'éclosion d'un premier mouvement de revendication, et d'une dynamique de syndicalisation au sein de l'usine de Besançon :

Quand il y avait un appel national, à partir d'un mot d'ordre lié aux retraites, à la vie chère ou aux congés payés par exemple, sur les plus de mille salariés de Lip, seuls 70 ou 80 sortaient et débrayaient. Aucune manifestation d'ampleur n’était possible au sein de l’usine, il y avait trop de peur. 

1956. Première mobilisation contre le secret des salaires

A l'époque, les feuilles de paie étaient distribuées et tout le monde les cachait aussitôt. Après une première mobilisation pour obtenir un rappel d'heures supplémentaires, il y a eu un sursaut au sein de notre petit comité et nous avons décidé d'en finir avec cette absence de transparence sur les rémunérations. Nous nous sommes procurés des feuilles de salaires, que nous avons anonymisées et distribuées sous forme des tracts. La plupart des salariés se sont sentis tellement floués que cela a suscité un tollé incroyable. L’usine à l'époque, c'était une machine à diviser, structurée entre premier collège - les ouvriers - deuxième collège - techniciens, agents de maîtrise - troisième collège - les cadres - blouses bleues, blouses blanches, etc. bref toute une série de catégories qui font qu’on n’a jamais le même intérêt que le voisin. Nous, on essayait au contraire d’unifier les intérêts. Ce premier mouvement a marqué une avancée formidable : la direction a été forcée de mettre en place une grille de salaires pour toute l’usine. C’était enfin l’abolition du secret des salaires. Charles Piaget
 

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