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Rithy Panh
Épisode 3 :

"1976, l'année où je suis devenu orphelin"

28 min
À retrouver dans l'émission

Dans ce troisième volet d'entretien, Rithy Panh évoque l'année 1976, qui marque le début de la famine orchestrée par Pol Pot, ainsi que la figure de son père à travers la résistance passive que celui-ci a opposé au régime, et qui a profondément influencé l'évolution de l'adolescent qu'il était alors

Rithy Panh
Rithy Panh Crédits : Jean Baptiste Lacroix/WireImage - Getty

A partir d'avril 1975, la dictature mise en oeuvre par Pol Pot au Cambodge, rebaptisé République démocratique du Kampuche, se caractérise par des déplacements massifs de population, l'élimination de l'élite intellectuelle, le travail forcé, la généralisation de la torture et des exécutions sommaires... et la famine organisée. Cette dernière prend des proportions dramatiques au cours de l'année 1976, comme l'évoque Rithy Panh au micro de Christophe Bataille, en faisant le récit des répercussions qu'elle a eu sur sa propre famille.

A travers la figure de son père, Rithy Panh évoque également les notions de Bien et de Mal, de combat juste.

1976, c'est l’année de la famine. La dégradation physique a été très rapide, pas seulement pour mon père mais pour tout le monde. Assez vite, mon père a pris la décision de ne plus s'alimenter. Une boîte lait Nestlé pour 15 personnes, ce potage infect qu'on recevait, il ne voulait pas l'accepter. Ma mère se débrouillait pour trouver quelques poignées de riz, mais il ne pouvait pas supporter de manger deux cuillerées de riz tout seul, alors il a entamé une sorte de combat. Il a décidé de résister à tout ce que les Khmers imposaient : il a commencé à parler le français, à ne pas manger la seule nourriture disponible. Il disait je parlerai français si je veux, il critiquait tout, l’année scolaire qui ne redémarrait pas, il disait que le communisme ce n’était pas ça, je pense qu'il attendait que l’on vienne le chercher. Mais finalement, c'est cette grève de la faim qui l'a tué.

Une forme de suicide que l'adolescent qu'il est encore à l'époque peine à comprendre. Ce n'est que bien plus tard, que la dimension de résistance de l'attitude adoptée par son père lui apparaîtra, comme il le confie à Christophe Bataille :

Pendant que mon père refusait de s'alimenter, j'étais en colère contre lui, je lui faisais des reproches, je voyais les efforts que faisait ma mère pour lui, en vain. J’ai compris plus tard que c’était le seul combat qu'il pouvait mener. Quand on est un homme juste, qu'on n’a pas d’arme, pas de gang, le combat pour la dignité est le seul qui vous reste, le seul chemin de résistance contre toute tentative d’avilir l’homme. Les Khmers Rouges voulaient détruire la connaissance ? Il parlait français. Les Khmers Rouges voulaient réduire les Cambodgiens à l’état d’animaux, il refusait de manger ce maïs pourri tout juste bon pour les cochons. C’était un homme étrange et extraordinaire qui m’a donné une leçon de résistance. Quand on n’a plus rien, on se met soi-même en jeu, on s’inscrit contre l’effacement. Je regrette de ne pas avoir saisi le sens de son combat sur le moment, j’aurai pu l’accompagner autrement mais j’étais jeune, je ne comprenais pas où il voulait en venir. La leçon de vie qu'il m'a donné a fait que je suis un autre homme aujourd’hui. 

Les notions de Bien et de Mal irriguent toute la réflexion du cinéaste dans chacun de ses documentaires, de Bophana, une tragédie cambodgienne (1996) à Duch, le maître des forges de l'enfer (2011). Il revient au cours de cet entretien sur l'importance de ce qu'il a appelé, à partir de la leçon de vie que lui a transmise son père par son geste, "la banalité du Bien" :

Le mal est excitant, gratifiant pour l’ego de chacun, pour l’avidité, il est toujours prêt à vous donner du galon, des honneurs, etc. Le bien est plus sobre, inutile parfois. Du coup, quand vous engagez le combat, vous êtes toujours le perdant. Vous savez que vous n’allez pas gagner, mais c’est comme élever une digue, ça va ralentir. Et cela vaut la peine d’y aller, de faire face. Il ne faut rien attendre quand on fait du bien. Jamais.

  • Lectures : Charlotte Rampling
  • Réalisation Angélique Tibau
  • Prise de son : Frédéric Cayrou et Philippe Etienne
  • Avec la collaboration de Claire Poinsignon
Intervenants
L'équipe
Production
Avec la collaboration de
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