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Rithy Panh
Épisode 5 :

Face au rire du bourreau

29 min
À retrouver dans l'émission

Dans ce cinquième et dernier volet d'entretiens, Rithy Panh revient sur sa rencontre avec Douch, le directeur de la prison S21 de Phnom Penh entre 1976 et 1979, condamné à la prison à vie pour crimes de guerre en 2009 et auquel il a consacré un film, "Douch, le maître des forges de l'enfer" en 2011.

Kang Kek Ieu, dit Douch, ancien directeur de la prison S-21, en 2010 lors de son procès à l'issue duquel il sera condamné à la prison à vie pour crimes de guerre
Kang Kek Ieu, dit Douch, ancien directeur de la prison S-21, en 2010 lors de son procès à l'issue duquel il sera condamné à la prison à vie pour crimes de guerre Crédits : Satoshi Takahashi/LightRocke - Getty

Kang Kek Ieu, dit Douch, a régné en maître sur la plus célèbre des prisons des khmers rouges baptisée S21, à Phnom Penh. Centre de détention mais surtout système quasi concentrationnaire destiné à obtenir les aveux forcés des détenus sous la torture, entre 12 000 et 18 000 cambodgiens y ont été incarcérés, torturés puis exécutés entre 1976 à 1979. Dans cet entretien, au micro de Christophe Bataille, Rithy Panh revient sur les circonstances qui l'ont amené à rencontrer Douch.

Quand le tribunal spécial s’est mis en place à Phnom Penh en 2009 pour juger Douch et d'autres criminels de guerre, j’étais obsédé par la documentation de ce procès. Je voulais qu’elle soit accessible universellement. J'ai proposé mes services pour faire la captation du procès mais cela n’a pas été accepté : la philosophie du tribunal était que l'on devait adopter une façon de filmer neutre, clinique, en laissant à l’image celui qui parle. Moi je n’étais pas d’accord. Parce que pendant que la victime s’exprime, le bourreau peut grimacer, secouer la tête, soupirer, pleurer, il y a beaucoup de signes qui montrent qu’il est d’accord ou pas. Il n’y a pas de neutralité dans l’image, tout geste de réalisation est engagé, et a fortiori pour ce type de captation, je pensais qu’il fallait un point de vue. Alors j’ai fait une demande pour rencontrer Douch dans sa prison. Comme mon précédent film "S.21" était à charge, je voulais lui donner un espace de parole, je me disais, comme ça on sera quitte. Tout bourreau qu’il est il doit pouvoir parler. La demande a été acceptée. Quand je l'ai rencontré la première fois, je lui expliqué comment je comptais faire le film, qu'il ne serait pas le seul intervenant et que je ne lui demanderai pas son accord pour le montage.

Même si, comme il le dit lui-même, Rithy Panh aborde cette rencontre "pacifié, sans colère ni désir de vengeance", malgré tout, le travail de recueil de la parole du bourreau bouleverse profondément le cinéaste :

Le soir on ne dort plus à cause de ce qu’on a entendu. Quand un homme évoque un massacre et se met à rire, vous prenez ça en pleine figure. Vous vous posez des questions pas seulement d’ordre politique, mais d’ordre spirituel : sur le sens de l’homme, est-ce que l’homme est mauvais comme ça ? Est-ce que le mal est comme ça ? Ça part dans tous les sens. C’est pour ça que j’ai passé beaucoup de temps dans les archives pour essayer de maîtriser, de dompter ce chaos.

Quand Rithy Panh demande à l'ancien tortionnaire comment il souhaite qu'il s'adresse à lui lors de leurs entretiens, l'homme choisit Douch, son pseudonyme de bourreau, le nom par lequel il signait tous les arrêts de mort à S21. Quand le réalisateur lui demande de choisir un slogan des Khmers rouges parmi la liste qu'il a établie, l'homme choisit "La dette de sang doit être remboursée par le sang". Le réalisateur comprend alors que pour son interlocuteur, la guerre idéologique n'a pas pris fin, et que loin d'approcher d'une quelconque "vérité" trente ans après, c'est bien à un adversaire armé d'une stratégie particulièrement retorse qu'il va se retrouver confronté.

Douch ne réécrit pas l’histoire, il parle pour l'effacer, il enterre tout. Sa stratégie c’est de dire je suis l’auteur du crime mais l’otage du régime, donc soyez indulgent, pardonne-moi, laisse-moi partir, je suis une victime moi aussi, j’ai obéi aux ordres, je suis la banalité du mal. Or, c'est faux, il n’est pas la banalité du mal, c’est quelqu’un qui réfléchit, qui organise, qui était content d’être le chef, il suivait chaque dossier, il organisait des séminaires de formation pour les autres tortionnaires, il recommandait le type et le degré de la torture pour chaque détenu, etc.

Christophe Bataille : Comment décririez-vous précisément sa façon d'être face à vous ?

Douch tantôt il rit, il veut être copain, il veut être humain, tantôt il est triste, il veut que vous compatissiez, il veut devenir une victime comme vous. Douch c’est une dose de sincérité, une dose de mensonges, deux doses d’oubli, trois doses de manipulation, etc. Quand on a en face de soi quelqu’un qui n’est que dans le mensonge, c’est beaucoup plus simple. Là ce qui est compliqué, c’est que sa stratégie est très complexe. Tous les Français que je connais qui l'ont rencontré m'ont dit qu’il était fascinant. Forcément, ils s'étaient imaginé rencontrer Eichmann, et soudain le type se met à parler dans un français impeccable, à réciter Alfred de Vigny et Balzac, à expliquer le matérialisme dialectique en long et en large, je reconnais que c'est quand même impressionnant.

CB : Comment avez-vous échappé vous-même à cette fascination pour le personnage ?

Sûrement parce que j’ai vécu ces années-là. Mais ça me gêne de dire "je" parce que j’ai toujours eu l’impression quand j'allais voir Douch que je n'y allais pas seul, que je trimballais Bophana, mes parents avec moi. Je n’étais pas cassé parce que je n’étais pas seul. Comme si j'avais hérité de leur force de résistance à tous. Je n'aurais pas pu faire ce film pour moi seul.

  • Lectures : Charlotte Rampling
  • Réalisation Angélique Tibau
  • Prise de son : Frédéric Cayrou et Philippe Etienne
  • Avec la collaboration de Claire Poinsignon
L'équipe
Production
Avec la collaboration de
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