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L’économie mondiale 2019 : une reprise sous tensions

L'économie mondiale 2019 : une reprise sous tensions


cepii, 2019
Description

Le 12 septembre le CEPII a organisé la conférence de présentation de cet ouvrage.
Cliquez ici pour revoir les vidéos de la conférence.
  Cette édition 2019 de L’économie mondiale incite-t-elle, comme celle de l’an dernier, à se sentir d’humeur printanière ?   Absolument. À la fois parce que les bonnes nouvelles se confirment,  mais aussi parce qu’elles ne conduisent pas pour autant à se sentir  tirés d’affaires. Le printemps, mais toujours pas l’été. Car certes la  croissance a accéléré aussi bien dans les pays émergents que dans les  pays développés, le chômage a poursuivi son recul et l’investissement,  dont on avait attendu pendant de longues années qu’il sorte de sa  léthargie, tire enfin la croissance des économies avancées. Mais dans le  même temps, si l’inflation repart, l’inflation sous-jacente (celle hors  prix de l’énergie et de l’alimentation) reste pour le moins modérée ;  la croissance est stimulée par des mesures de soutien procyclique, mais  sa tendance de long terme reste pour le moins apathique ; quant aux  politiques monétaires, elles vont devoir relever le défi de se  normaliser sans casser la croissance et sans nourrir l’instabilité  financière, tout en œuvrant suffisamment rapidement pour ne pas manquer  de marges de manœuvre lorsque le retournement de cycle adviendra. Ce ne  sera pas facile. En bref, les nuages orageux sont toujours là et  pourraient bien éclater.  

 Des inquiétudes assez similaires à celles de l’an passé en quelque sorte ?   Oui, d’une certaine manière. Car l’année qui vient de s’écouler, tout en confortant les tendances porteuses de l’an dernier,  n’a pas fait pour autant s’éloigner les inquiétudes qui les  accompagnaient. Et à ces inquiétudes se sont ajoutées celles déclenchées  par les décisions du président américain de transgresser un ordre  international que ses prédécesseurs s’étaient employés à forger. Les  coups de canif se sont enchaînés depuis l’annonce des États-Unis de se  retirer de l’Accord de Paris sur la lutte contre le changement  climatique en juin 2017 : annonce de quitter l’UNESCO en octobre,  retrait de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien en mai et  entorses flagrantes aux engagements pris par les États-Unis dans les  accords qui fondent l’OMC. Les mesures de protection commerciale de  grande ampleur, qui touchent presque tous les pays qui exportent de  l’acier et de l’aluminium vers les États-Unis et celles réservées aux  exportations chinoises sur une multitude de produits, n’ont pas manqué  de déclencher des représailles des principaux partenaires commerciaux  concernés auxquelles Donald Trump a répondu en annonçant qu’il  répliquera par de nouvelles mesures. Le risque d’escalade est bien  présent et c’est une véritable guerre commerciale qui menace dont les  répercussions sur la conjoncture mondiale pourraient être dévastatrices.  Si la personnalité de Donald Trump et son goût peu prononcé pour la  cause multilatérale focalisent l’attention c’est, pour Sébastien Jean,  davantage la crainte d’un déclassement de la puissance américaine par  des concurrents stratégiques, au premier rang desquels la Chine qui  menace la position dominante des États-Unis jusque dans les secteurs de  haute technologie, qui dicte sa conduite au président américain.  

 Des tensions aiguës au niveau international, une Chine qui se déploie et l’Europe dans tout ça ?   En Europe, la reprise économique est ternie par les doutes quant à la  pérennité du projet européen. Si le dialogue franco-allemand paraît  renoué, les petits pas qui avaient permis d’avancer par le passé ne  suffisent plus aujourd’hui. L’agenda de réformes nécessaires pour  compléter la monnaie unique est connu de tous. Il repose sur des  mécanismes de stabilisation et de transferts budgétaires pour faire face  à des chocs conjoncturels. Mais l’adoption d’un budget fédéral de  taille conséquente ou de mécanismes d’assurance communs ne semble pas  politiquement réaliste à court terme. La diversité des préférences  politiques s’est en effet considérablement accrue, au point que certains  négociateurs considèrent qu’à défaut d’un mode de coordination  permettant de dépasser les divergences de points de vue entre pays  créanciers et débiteurs de la zone euro, mieux vaut peut-être pas  d’accord qu’un mauvais accord qui déboucherait sur une nouvelle crise.  En outre, comme le souligne Anne-Laure Delatte, la réforme de la monnaie  unique, engagée depuis la crise des dettes souveraines, ne suffira pas  de toute façon. Restaurer l’adhésion des citoyens nécessite d’aller  au-delà de l’économique, en se dotant d’une Europe qui protège et  réponde à leurs préoccupations qui concernent avant tout la sécurité,  les inégalités et la crise environnementale.   

 Pas si optimiste au fond cette édition 2019 de L’économie mondiale ! Pour quelles raisons ?   Déjà pour les raisons qui viennent d’être évoquées, mais aussi parce  que sur des sujets essentiels les cadres d’analyse utilisés jusque-là  semblent ne plus très bien fonctionner. Il en est ainsi par exemple de  l’inflation et de sa relation, autrefois structurante en macroéconomie,  avec le chômage à travers la courbe de Phillips. La reprise a ceci de  particulier qu’elle s’effectue sans une franche remontée de l’inflation.  Bien sûr, certains prix, comme ceux du pétrole notamment, connaissent  une remontée conjoncturelle. Mais l’inflation sous-jacente, la seule à  pouvoir exprimer la tendance de long terme de l’inflation, a bien du mal  à rejoindre sa cible, malgré un chômage très faible aux États-Unis et  en baisse en Europe, cela parce que l’évolution des salaires demeure  inerte. Comme l’expliquent Michel Aglietta, Gilles Dufrénot et Anne  Faivre, l’inflation est devenue structurellement basse. Et ce pour au  moins trois raisons d’ordre structurel : d’abord, les déterminants de  l’inflation sont moins nationaux qu’auparavant ; ensuite, la  globalisation des échanges et l’internationalisation des chaînes de  valeur ont accru la part de l’inflation importée, et l’insertion à ce  processus de pays tels que la Chine ou l’Inde a fait chuter les coûts de  production ; enfin, l’épargne mondiale a augmenté avec le  vieillissement de la population dans les pays industrialisés et  l’accumulation d’une épargne de précaution dans les pays émergents,  contribuant à la baisse structurelle des prix. L’explication de cette  reprise sans une nette remontée de l’inflation tient aussi au degré de  financiarisation des économies et à l’importance des cycles financiers.  Et si le délitement du lien entre croissance et inflation déstabilise  autant les schémas de référence de la macroéconomie contemporaine, c’est  précisément parce que cette dernière ménage trop peu de place à la  globalisation et au cycle financiers.  

 Est-ce à dire que les déterminants des grandeurs économiques changent  plus vite que les cadres macroéconomiques censés les expliquer ?   Pour l’inflation oui d’une certaine manière, mais pour la prise en  compte de la globalisation et des cycles financiers, on ne peut pas dire  que ce soit la surprise de l’année que les macroéconomistes n’auraient  pas eu le temps d’intégrer à leurs modèles ! Autre domaine qui invite à  s’interroger sur les cadres macroéconomiques largement utilisés pour  l’évaluation des politiques économiques, celui des effets des politiques  fiscales sur l’activité. En raison d’une approche essentiellement  néoclassique depuis plus de trente ans, ces effets ont été largement  sous-estimés au moment de la crise des dettes souveraines, avec des  conséquences dramatiques sur les plans tant humain que politique. Car la  fiscalité n’a pas que des effets d’incitation nous rappellent François  Geerolf et Thomas Grjebine, elle a surtout des effets multiplicateurs  qui passent par la demande agrégée : des effets keynésiens, en somme !  Plus de quarante ans après la critique de Lucas, il serait temps de  faire le bilan de ce que des fondements microéconomiques déconnectés des  réalités empiriques ont apporté aux modèles macroéconomiques pour  guider la politique économique.    

 Faut-il s’en remettre à une approche plus empirique et moins théorique de la macroéconomie ?   Pas vraiment car il faut toujours un cadre aux analyses empiriques.  C’est plutôt vers plus de pragmatisme qu’il faut se tourner. Plusieurs  approches existent. Et c’est bien cette diversité qu’il faut encourager  et contre l’hégémonie qu’il faut lutter. Varier les données est tout  aussi important. Ainsi, parmi les transformations structurelles dont  l’éclairage est indispensable, il y a le partage de la valeur ajoutée  qui s’est déformée au cours des dernières décennies au détriment des  rémunérations salariales. Les données de comptabilité nationale sont  essentielles pour renseigner cette tendance au niveau macroéconomique.  Sophie Piton et Antoine Vatan s’y appliquent et discutent des causes de  cette déformation. Le progrès technologique et le renforcement de la  concentration des entreprises en font partie. Mais ce sont surtout, de  leur point de vue, les changements de gouvernance ayant amené à faire  prédominer l’intérêt des actionnaires, en lien avec l’essor des  investisseurs institutionnels, qui seraient le facteur explicatif le  plus décisif. Là encore, cela implique de recourir à un cadre explicatif  macroéconomique qui comprenne les évolutions des dernières décennies  dans la finance.  

 La variété des données mobilisables est grande aujourd’hui. Reste-t-il des zones d’ombre ?   Bien entendu ! Et non des moindres, par exemple quand il s’agit de  cerner tous les aspects de l’activité des multinationales, ces acteurs  majeurs du monde globalisé, qui comptent autant pour leur pays d’accueil  que pour leur pays d’origine. On manque encore d’outils pour mesurer à  la fois leurs activités à une échelle globale et la spécificité des  échanges entre filiales localisées dans différents pays. Vincent Vicard  prévient que cela empêche non seulement d’en appréhender pleinement les  enjeux, mais également de définir des politiques économiques adaptées  pour réguler leur activité et notamment parvenir à les taxer là où elles  sont actives.  

 Chaque année, l’ouvrage consacre son dernier chapitre à un pays ou une  région du monde émergent ou en développement. Cette année, place à  l’Afrique subsaharienne et aux espoirs parfois déçus que cette zone  nourrit. Quels défis lui faudra-t-il relever?   À l’échelle du sous-continent africain au sud du Sahara les  performances globales de ces deux dernières années n’ont, en effet,  guère été enthousiasmantes. C’est que le prix du pétrole dicte encore  largement son comportement à la croissance. Ces performances globales ne  doivent toutefois pas occulter les bons résultats d’une large partie de  la région et l’accès facilité à l’endettement extérieur dont la région a  bénéficié. Si celui-ci laisse craindre la répétition d’un nouveau cycle  d’endettement, il n’est en rien inéluctable, nous indiquent Christophe  Cottet, Gaël Giraud et Laëtitia Tremel, et ce d’autant moins que les  modalités de financement du développement réussiront à se diversifier.  Cette diversification est essentielle car l’Afrique subsaharienne aura  besoin, dans les années qui viennent, de performances macroéconomiques à  la hauteur des défis qu’elle doit relever : qu’il s’agisse de sa  transition démographique encore inachevée ou de la transition vers une  économie bas-carbone indispensable pour assurer, notamment, sa sécurité  alimentaire.
 

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